IV – Le naturel et la contrainte

 

Rav Kook, ‘Maamar Hador’ (IV) 

(1) La renaissance du “retour du cœur des pères vers les fils, et du cœur des fils vers leurs pères”, ne peut se produire que par l’effet de l’air du pays d’Israël.

(2) Comme l’élévation morale de l’individu, celle de la collectivité dans son ensemble s’inscrit aux deux niveaux bien connus du naturel et de la contrainte. 

D’abord l’individu : tant qu’il ne s’est pas élevé au summum de la perfection morale, tant que sa nature ne porte pas encore profondément imprimée la marque de l’intégrité et du bien, le droit chemin lui est difficile, il est forcé de livrer bataille à chaque pas, il est obligé de combattre ses forces mauvaises, de les dominer et parfois même de les éliminer. (34) Mais ceci n’est pas encore le chemin de la lumière, car lorsqu’il progressera davantage, et qu’il se servira de la lumière de la Thora combinée à celle de l’intelligence, et à l’inclination naturelle d’un cœur droit et intègre convenablement sorti de son sommeil, alors il découvrira qu’il n’a plus tellement besoin d’être un combattant perpétuel. (5) Et s’il lui arrive parfois de devoir combattre, il montrera un autre courage, complètement différent, car il n’aura à réprimer aucune de ses forces vitales, il n’aura ni à les lier ni à les emprisonner pour les maintenir complètement inactives, mais seulement à les prendre et à les assujettir, par les cordes humaines et les liens de l’amour, au bien et à la droiture, aux objectifs les plus hauts et les plus nobles que sont les volontés divines. C’est alors qu’il sortira de la condition de l’esclavage et qu’il sera un homme libre, heureux, couronné de la servitude suprême, qui est une couronne magnifique, une couronne d’or pur sur sa tête. 

(67) Quant aux idéaux les plus hauts, qui s’élèvent à l’infini jusqu’au point où l’œil humain s’épuise, où la parole et la raison ne parviennent plus à donner un nom aux choses, là il est impossible de se tenir, sinon à la lumière de la vérité absolue, sans aucun moyen de les abaisser ni de les assigner à une valeur limitée ; c’est pourquoi on leur donnera en vérité le nom de la transcendance absolue qui s’élève à l’infini, le nom de la volonté divine et du service divin. 

(8) En fait, c’est seulement après que l’élaboration individuelle des idéaux sera montée à la limite de ce qu’elle peut atteindre, après les représentations individuelles les plus riches, au niveau des idées et au niveau de la pratique, après la compréhension parfaite que toute hauteur et élévation dans la représentation intellectuelle a une limite et une mesure, même si dans la profondeur de l’âme humaine il y a une attirance pour ce qui est au-dessus de toute limite, supérieur à toute mesure, (9) après la compréhension parfaite que toute bonne action ensemence la vie de la collectivité, (1011) et que chaque génération a une part à elle, parmi des multitudes sans fin, pour s’élever et pour grandir, mais que l’élévation, la grandeur parfaite, idéale, dans sa dimension absolue ne se trouve que dans la Source de vie, (12) c’est après tout cela que la vie active de la société devra forcément s’élever elle aussi au degré de noblesse de la pensée la plus pure, la plus paisible et la plus distinguée, en surpassant toute la petitesse et la mesquinerie qu’on trouve dans les soubassements de la vie où la multitude a déchu pitoyablement, au point qu’elle a même entraîné dans sa chute ses Grands et ses érudits, au point qu’elle a agi aussi sur eux, et qu’eux aussi considèrent toute vérité plus haute, toute réflexion plus élevée, qui surpasse l’abîme où ils ont sombré dans l’empoignement entre la confusion et la bêtise, n’est que discours sans rapport direct avec la vie réelle.

(13) En fait, il n’y a que la voie qui vise au plus haut de la pensée et de l’idéalisme, et elle seule, qui éclaire la vie et l’emplit de limpidité et de splendeur pour la fonder sur sa base, celle qui lui est assignée selon sa nature propre, enfouie au plus profond du cœur et de l’âme. Avec une telle approche, les prisons intellectuelles et morales s’ouvrent : (14) “la vie rayonne dans sa plénitude, un cri de joie et de libération retentit dans les tentes des justes, la Droite de l’Éternel fait la force, la Droite de l’Éternel est puissante, la Droite de l’Éternel fait la force”. 

(15) Toutes les dispositions naturelles sont prêtes à être développées pour remplir le rôle salutaire et éclairé voulu par Dieu ; toutes les pensées de l’intellect sont les grands projecteurs destinés à jeter leur lumière sur tous les terrains de la vie de : “la voie des justes est comme la lueur du matin, dont l’éclat s’intensifie jusqu’au plein jour”.

C’est pourquoi aucune force n’est indésirable, aucune pensée n’est à bâillonner, puisque tout apporte sa lumière, tout est vivant, tout est prêt à rejoindre les anges du Service, à chanter avec les chœurs célestes, à “assouvir tout vivant de volonté”, à multiplier le bonheur collectif et individuel de la joie divine par ses actions. Quand les créatures s’élèvent et se chargent de bénédictions, quand elles sont pleines de joie et toutes rayonnantes, il n’y a pas de tristesse ni de chagrin, il n’y a pas de malfaisant ni de mauvais coup, seulement une tente de paix déployée et un dais d’honneur pour recouvrir tout sentiment de vie, toute tendance et toute pensée, toute action et toute entreprise. Toutes se lient ensemble pour que soient constitués par elles la nation et la génération, le collectif et l’individuel : 

“‘[Benaïahou fils de Joïada était] un homme vaillant aux multiples exploits, venant de Kabtséel,’ [Samuel II 23, 20] qui multiplia et accumula les exploits pour la Thora [Berakhot 18a-b]” pour qui aucune guerre n’était difficile, qui vainquait toute force puissante associée aux obstacles les plus redoutables ; tout ce qui pouvait servir au bien était égal dans sa main et accroissait sa vigueur, sa splendeur et son triomphe. “Il abattit les deux héros de Moav, il descendit dans la fosse pour tuer le lion le jour de la neige, et il tua l’Égyptien, un homme de fière allure qui tenait une lance à la main ; il descendit à sa rencontre avec un bâton, lui arracha sa lance et le tua avec” [Samuel II 23, 20-21]. 

(16) Il en est de la collectivité comme de l’individu. Quand la discipline qui lui convient est de se conformer au niveau inférieur de la morale collective, alors, même si cette voie passe par le bas, dans l’obscurité, et si elle est remplie du remous des batailles, malgré toute sa lourdeur, elle a des outils efficaces à sa disposition. Les forces du mal se soumettent et la haute main revient à la droiture, à la justice, au bien et à la sagesse dans leur acception classique ; eux aussi pour leur plus grande part subissent le régime de la contrainte, leurs cheminements particuliers sont encombrés de guerres et de victoires tout à la fois, et eux aussi recourent aux potions amères pour se rétablir et se tenir sur leurs pieds ; mais quoi qu’il en soit ils ont la force et le droit fermement en main.

(17) Tel est le judaïsme hors d’Israël : il ne peut exister ni dans son intégrité ni dans sa pureté, car en fin de compte nous savons que “quiconque habite hors de la Terre d’Israël ressemble à celui qui n’a pas de Dieu”. Là-bas, dans la vallée des ténèbres, il est impossible d’arpenter l’espace, il est impossible d’aspirer à la plénitude de la vie, car la vie sociale et nationale est empoisonnée par l’air pollué de la terre des peuples, qui cependant fait vivre ces peuples, car là ils trouvent tout ce qu’ils demandent, ils peuvent construire leurs projets les plus grandioses. Mais Israël, lui, n’y trouvera pas un seul élément important de son  idéal. C’est pourquoi il est forcé d’être boiteux, de focaliser toutes ses aspirations sur la satisfaction des besoins individuels indispensables, l’alimentation et la subsistance.

Il en ressort que l’air de l’exil lui-même infecte le cœur et le cerveau du Juif, qu’il l’affaiblit et qu’il l’obstrue, et c’est pour cette raison que la voie de la contrainte générale est la seule réaliste pour guider son désir. (18) Mais telle n’est pas la Thora de vie dont a besoin la génération de l’approche du Messie ; cette Thora-là ne peut être tirée que de la terre de vie, du lieu de notre maison de vie. 


TEXTE COMMENTÉ :

1. La qualité spécifique de la Terre d’Israël.

2. La contrainte et le naturel – niveau individuel et niveau collectif

3. Les paroles du Rav et les enseignements pratiques pour la génération.

4. Que vaut-il mieux, le naturel ou la contrainte ?

5. Le combat de l’homme droit.

6. L’Éternel dit qu’il réside dans la brume

7. Toutes les questions sur la Divinité sont des remises en cause personnelles

8. Le caractère divin et les outils de son dévoilement.

9. Influence de l’individu sur le collectif et sur les générations.

10. L’homme en perfectionnement.

11. ‘Territoires soumis’ de la nation ? 

12. La vie pratique et sociale.

13. « Libère-toi de ce qui t’enserre le cou ».

14. « La Thora ôte sa force à l’homme ».

15. Les dispositions naturelles et la place qu’elles doivent avoir.

16. La maîtrise aujourd’hui.

17. Le judaïsme hors d’Israël.

18. Une Thora de vie – en Terre d’Israël