15. Les dispositions naturelles et la place qu’elles doivent avoir

Toutes les dispositions naturelles, les forces vitales, les traits de caractère, les aptitudes, de même que les penchants et les pulsions, sont prêtes à être développées, il y a la place de développer toutes les dispositions naturelles de l’homme pour qu’elles jouent le rôle qui leur est dévolu, pour remplir le rôle salutaire et éclairé voulu par Dieu ; toutes les pensées de l’intellect sont les grands projecteurs destinés à jeter leur lumière sur tous les terrains de la vie : “la voie des justes est comme la lueur du matin dont l’éclat s’intensifie jusqu’au plein jour” [Proverbes 4, 18]

Les ‘pensées de l’intellect’, ce sont les visions du monde, les philosophies. On peut réprimer ces pensées de l’intellect et dire : “tu n’as pas le droit de lire ce livre, il contient une vision du monde inadmissible”. Mais c’est une erreur de faire cela, car une vision du monde n’est jamais totalement inadmissible. Dans toute conception du monde, fût-elle la moins admissible, il y a des étincelles de sainteté qu’il est toujours possible de récupérer. Le Rambam, par exemple, a ‘converti’ Aristote et s’en est servi pour expliquer la Thora, au point qu’aujourd’hui on emploie sans le savoir des expressions qui viennent d’Aristote, comme par exemple le mot ‘nature’. Dans la yéchiva ‘Merkaz Harav et ses filiales, on ne peut pas dire trois phrases sans faire appel au concept de ‘nature’, comme par exemple ‘la nature d’Israël’.

toutes les pensées de l’intellect sont les grands projecteurs… Le Rav notre maître a l’habitude d’employer métaphoriquement les expressions ‘le grand luminaire’ et ‘le petit luminaire’, qui apparaissent dans la paracha Béréchit[Genèse 1, 16], pour désigner l’intellect et la sensibilité, respectivement. Les deux sont évidemment nécessaires à l’homme, mais la sensibilité doit être dirigée par l’intellect.

destinés à jeter leur lumière sur tous les terrains de la vieQue sont les ‘terrains de la vie’ ? Nos Sages ont expliqué : “c’est le lieu des marchés” [Yoma 71a] ; pas seulement le marché où l’on fait des affaires, mais le ‘marché de la vie’. Le lieu de la vie économique, de la culture, de l’armée et des activités sociales – là aussi il faut projeter la lumière divine. Dans ‘La Marche des Idées en Israël’, le Rav notre maître appelle cela idée religieuse’ pour ce qui est opposé au matériel, et idée divine’ pour ce qui recouvre toute l’étendue de l’espace vital.

…de : “la voie des justes est comme la lueur du matin – la ‘voie’ [orah] est une route à grande circulation, et la ‘lueur’ [or nogah] est une faible lumière – dont l’éclat s’intensifie – qui devient de plus en plus grande – jusqu’au plein jour. La ‘lueur’ est un concept qui se rapporte à un désir profane qu’il est possible d’éclairer. Il y a des pelures coriaces qu’on jette à la poubelle, et il y a des pelures dont on peut encore se servir : c’est cela la pelure de la lueur. Dans le monde à venir, les mots ‘Kodech Lachem’ [‘consacré à Dieu’], qui étaient écrits sur le fronteau du Grand-Prêtre, seront écrits également sur les grelots des chevaux, ceux qui sont accrochés à leur collier.

Bien sûr, il faut redoubler de prudence quand on dit ce genre de choses, parce que pour éclairer d’une grande lumière les choses petites, il faut être soi-même rempli de sainteté, comme le dit le Ramhal [Messilat Yécharim, chap. 13 ; chap. 15] sur ce qui distingue l’ascète et le saint. Concernant les repas par exemple, l’ascète luttera pour ne pas s’identifier à la corporalité, ce qu’on appelle dans le Zohar la ‘lutte sur la nourriture’, alors que pour l’homme saint, manger ne pose pas de problème. Bien sûr, le saint lui aussi mange très sobrement, car il est aussi ascète, et par conséquent, sur la petite quantité qu’il mange il projette une grande lumière. “Celui qui veut faire une libation de vin sur l’autel, qu’il remplisse de vin la gorge des Talmidé Hakhamim [Yoma 71a].

Le Rav notre maître écrit dans Orot :

“Depuis que la lumière s’est assombrie, depuis que la Présence Divine est exilée, depuis que les pieds de la nation ont été arrachés à sa demeure, le rétrécissement est devenu une exigence. Toute hardiesse profane risque de tourner à la catastrophe, toute beauté naturelle et le désir qu’elle inspire risquent de porter ombrage à la lumière de la sainteté, à l’innocence de la pureté et de la discrétion, toute pensée qui n’a pas été entièrement élaborée dans le camp d’Israël peut démolir l’ordre de la foi et de la vie juive, toute petite prospérité met sur la voie de la rébellion [cf. Deutéronome 32, 15]. De là sont venues la tristesse, l’ascétisme, la morosité et la peur qui, plus encore que leur influence sur la vie matérielle, ont eu un impact sur la vie spirituelle, sur l’ampleur de la pensée et sur l’envol des sentiments, jusqu’à ce que vienne le réveil et qu’une voix appelle avec force : ‘Agrandis l’espace de ta tente et les toiles de ta demeure s’étendront, n’économise pas, allonge tes cordes et renforce tes piquets, car de droite et de gauche tu déborderas et ta descendance héritera des nations, les villes désertées ils les restaureront’ [Isaïe 54, 2-3]” [Orot Hatehiya 15]. 

Dieu n’a créé aucune disposition naturelle en vain. Il est impensable que Dieu ait implanté en nous une disposition naturelle dans le seul but que nous l’éliminions afin d’en retirer du mérite. Bien sûr, il faut neutraliser les mauvais traits de caractère, mais cela n’empêche qu’il faut trouver sa place à chaque disposition naturelle. Par exemple trop manger, comme le glouton et l’ivrogne, est évidemment un défaut, mais le fait de manger est en soi dans l’ordre des choses, et c’est même parfois une mitsva de manger !

Le Roi Salomon dit : “Ne sois pas méchant à l’excès” [Ecclésiaste 7, 17]. Est-ce à dire qu’il est permis d’être ‘un peu méchant’ ? Non. Mais quelque chose qui va jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’excès, tire son caractère négatif de l’excès, et à l’inverse quand on minimise l’excès, le caractère négatif disparaît et il peut même se transformer en mitsva. Dans le verset précédent il est écrit : “N’essaye pas d’être sage à l’excès” [7, 16]. Qu’est-ce à dire ? Est-ce bien d’étudier les Tossefot ? – Oui. Et d’étudier les choses les plus difficiles ? – Oui. Ne sois pas sage ‘à l’excès’ : il ne doit rien y avoir chez toi qui n’ait pas sa place, car aucune disposition naturelle n’a été créée en vain.

C’est pourquoi aucune force n’est indésirable,… “[Dieu] arrange ses desseins de manière que celui qui est repoussé ne soit pas banni” [Samuel II, 14, 14]. On dit souvent que Moïse a été appelé ‘Moché’ dans le sens de ‘machouï’, ou ‘nimcha’, ou ‘moucha’, c’est-à-dire ‘tiré [des eaux]’ ; si l’on veut être précis, Moïse est appelé ‘Moché’ parce qu’il nous ‘tire’ [= ‘moché’, forme active]. Il tire le bien de tout lieu, il extrait le peuple d’Israël des eaux malfaisantes.

… aucune pensée n’est à bâillonner, puisque tout apporte sa lumière, tout est vivant, tout est prêt se joindre aux anges du Service, à chanter avec les chœurs célestes, à “assouvir tout vivant de volonté” [Psaumes 145, 16], à multiplier le bonheur collectif et individuel de la joie divine par ses actions. Quand les créatures s’élèvent et se chargent de bénédictions, quand elles sont pleines de joie et toutes rayonnantes, il n’y a pas de tristesse ni de chagrin, il n’y a pas de malfaisant ni de mauvais coup, seulement une tente de paix déployée et un dais d’honneur pour recouvrir tout sentiment de vie, toute inclination et toute pensée, toute action et toute entreprise. Et tous s’associent pour faire ensemble la nation et la génération, l’individuel et le collectif.

[Le Rav illustre ses propos à l’aide d’un passage du prophète Samuel commenté par la Guémara :]

“‘[Benaïahou fils de Joïada était] un homme vaillant aux multiples exploits, de Kabtséel’ [Samuel II 23, 20] – qui multiplia et accumula les exploits pour la Thora [Berakhot 18a-b] pour qui aucune guerre n’était difficile, qui vainquait toute force puissante associée aux obstacles les plus redoutables ; tout ce qui pouvait servir au bien était égal dans sa main et accroissait sa vigueur, sa splendeur et son triomphe.

“Il abattit les deux héros de Moav – le mot ‘Moav’ a une connotation à la fois négative et positive : négative, c’est l’union interdite dont est né Moav, et positive, c’est Ruth, qui vint de Moav, et dont est sorti David, qui a donné naissance à la lignée du Messie, il descendit dans la fosse pour tuer le lion le jour de la neige – c’était un brave, il n’avait peur de rien. Même au fond d’un puits, dans un espace clos et dans des conditions climatiques difficiles, il sortit vainqueur, et il tua l’Égyptien, un homme de fière allure qui tenait une lance à la main ; il descendit à sa rencontre avec un bâton, lui arracha la lance et le tua avec” [Samuel II 23, 20-21]

Ceci veut dire qu’il combattait les forces du mal, et qu’il dérobait le bien qui était en elles afin de s’en servir pour les vaincre. C’est une tâche de niveau très élevé. Elle n’est certes pas à la portée de tout le monde, et c’est pourquoi ce n’est pas une instruction pratique pour le moment, car celui si tu entres dans la fosse du lion dans l’état où tu es, tu as toutes les chances d’y rester… Ce n’est donc pas la conduite à tenir pour un étudiant de première année, mais c’est l’objectif suprême que nous visons, et c’est une nécessité pour la construction de notre pays et vers laquelle nous avançons peu à peu.

Nos Sages ont expliqué que ce verset faisait allusion au fait que Benaïahou fils de Joïada avait appris tout le Livre. C’était donc un grand homme à la fois sur le plan spirituel et sur le plan militaire. C’est avec des gens comme lui qu’on peut construire un pays, parce qu’il a rassemblé en lui les forces requises pour construire une nation pleine et entière et un sanctuaire en son sein. Benaïahou est appelé dans le verset ‘Ben Ich Haï’ [‘Fils de l’homme vivant’], parce qu’il était rempli de forces de vie, parce qu’il n’avait éliminé aucune de ces forces.