1. Le peuple et sa terre


(Travail de la terre à Alon Chevout, Gouch Etsion)


Traduction simple :

La terre d’Israël n’est pas une chose extérieure, un acquis extérieur de la nation, comme un simple moyen destiné à son rassemblement général, à la consolidation de son existence matérielle, voire spirituelle. La terre d’Israël est une partie essentielle rattachée à la nation par un lien vital, entrelacée avec sa réalité par des vertus cachées. C’est pourquoi il est impossible de comprendre parfaitement le caractère secret de la sainteté de la Terre d’Israël, ou de réaliser la profondeur de l’amour qu’on lui porte, au moyen d’aucune intelligence humaine rationnelle, mais seulement par l’esprit divin qui domine la nation dans son ensemble, par la spiritualité naturelle qui est scellée dans l’âme d’Israël. C’est elle qui envoie ses rayons aux couleurs naturelles dans tous les canaux de la sensibilité saine, et qui brille de son éclat sublime dans la même mesure que l’esprit de sainteté le plus élevé. Elle comble de vie et de bien-être suprême le cœur des hommes aux idées saintes, dont la pensée est profondément identifiée à Israël. 

L’idée que la terre d’Israël n’est qu’un élément extérieur destiné au rassemblement de la nation, même quand l’intention est de fortifier ainsi la conscience juive en exil, de maintenir son caractère et de renforcer la foi, la crainte de Dieu et la pratique rigoureuse des mitsvot comme il convient, [cette idée] ne porte pas de fruit capable d’établir une pérennité, car cette base est bancale comparée à la force impétueuse de la sainteté de la Terre d’Israël. Le renforcement véritable de la conscience juive en exil ne viendra que de son ancrage profond dans la Terre d’Israël, c’est toujours de l’espérance de la Terre d’Israël qu’elle recevra toutes ses qualités propres.

L’attente de la Délivrance est la force qui fait tenir le judaïsme de l’exil, et le judaïsme de la Terre d’Israël est la Délivrance elle-même.


TEXTE HÉBREU ORIGINAL


Traduction avec commentaire :

On peut considérer la Terre d’Israël de deux manières : la première est de la voir comme un moyen de consolider la nation d’Israël en la sauvant des troubles et des pogroms de l’exil, et la seconde est de voir en elle une composante vitale organique.

La différence entre les deux ressemble à la différence entre le besoin d’un appartement et le besoin d’un conjoint. Ce sont des besoins complètement différents ! Et en effet, la réaction d’un homme vis-à-vis d’un voisin qui essaye constamment d’empiéter sur une pièce de son appartement sera très différente de sa réaction si le voisin essaye constamment d’importuner sa femme ! Dans le premier cas, il est peut-être préférable de renoncer à une pièce en faveur du voisin, car six pièces dans la tranquillité valent mieux que sept dans le conflit permanent… Mais dans le second, il est impensable que l’homme renonce à sa femme en faveur du voisin, même pour le temps le plus court, car c’est un lien vital qui est en jeu, mon épouse est la moitié de mon âme [Béréchit Rabba 8, 1], Et là-dessus il est impossible de transiger [Guemara Kiddouchin 7a] !

Et avec la Terre d’Israël, quelle est la nature de notre lien ? Est-ce un lien utilitaire et instrumental, comme celui de l’homme avec son appartement, ou un lien vital, comme celui de l’homme avec sa femme ?

Le prophète dit à ce sujet, à propos de Sion / Jérusalem :

“Tu ne seras plus nommée la Délaissée, et ta terre ne sera plus nommée Solitude, car toi, tu seras appelée Celle que j’aime, et ta terre l’Épousée, car tu seras la bien-aimée de l’Éternel, et ta terre connaîtra les épousailles. Comme le jeune homme s’unit à la vierge tes enfants s’uniront à toi, et comme le marié se réjouit de son épouse ton Dieu se réjouira de toi∗∗  [Isaïe 62, 4-5].

S’opposant à la conception instrumentale et utilitaire ∗∗, le Rav écrit : la Terre d’Israël n’est pas une chose extérieure, un acquis extérieur de la nation, s’il en était ainsi, cela ne changerait rien que nous ayons tout ou partie du pays, et même, en cas de besoin, il serait permis d’en vendre des parcelles à des non-Juifs, comme un simple moyen destiné à son regroupement général , à la consolidation de son existence matérielle, comme protection contre les persécutions et l’extermination ∗∗, voire spirituelle, pour que le peuple d’Israël ait un lieu où installer son foyer culturel, pratiquer la Thora et les mitsvot, ne pas être influencé par les cultures étrangères et ne pas s’assimiler parmi les peuples. D’après ces opinions, toutes les questions que nous avons soulevées n’auraient pas lieu d’être, et il n’y aurait pas besoin de la terre d’Israël pour elle-même, puisqu’elle ne serait qu’un moyen…

S’il en est ainsi, qu’est-ce [en vérité] que la Terre d’Israël ? La Terre d’Israël est une partie – le peuple d’Israël et sa terre forment une unité∗∗ essentielle, non pas extérieure, mais propre, interne et identitaire, rattachée à la nation par un lien vital,   comme les époux, dont le lien conjugal est un lien vital ∗∗, enlacée avec sa réalité par des vertus cachées, la nation d’Israël renferme des vertus cachées, comme il sera expliqué dans la suite, et toutes sont reliées à cette terre ∗∗. Ainsi, un arbre qu’on a planté dans un environnement impropre peut tout au plus survivre, alors que s’il est planté dans son milieu naturel, il vit, grandit et fleurit. De même le peuple d’Israël : tant qu’il était en exil, il pouvait tout au plus survivre, et c’est seulement en terre d’Israël qu’il revit et qu’il fleurit ∗∗  [Kouzari 2, 9-12].

C’est pourquoi, puisque le lien qui relie le peuple d’Israël avec sa terre n’est ni extérieur, ni instrumental, mais que c’est un lien vivant, il est impossible de comprendre parfaitement le caractère secret de la sainteté de la Terre d’Israël ∗∗, ou de réaliser la profondeur de l’amour qu’on lui porte ∗∗, au moyen d’aucune intelligence humaine rationnelle – l’intellect est certes très puissant ∗∗, mais il ne peut comprendre complètement ce qu’est la terre d’Israël, ni la nature de son lien avec le peuple d’Israël ; on peut s’en faire une idée seulement par l’esprit divin – qui dépasse l’intellect. Et de quelle inspiration divine parle-t-on ? – de celle qui domine la nation dans son ensemble, c’est-à-dire l’inspiration non pas de l’individu, mais de la nation dans son ensemble ∗∗, par la spiritualité naturelle qui est scellée dans l’âme d’Israël.

L’inspiration divine nous ‘parle’ par l’âme d’Israël, c’est pourquoi l’âme d’Israël est fervente de la terre d’Israël ∗∗ comme elle est fervente du Saint-Béni-Soit-Il, parce qu’un lien vital les unit. C’est elle, l’âme de la nation d’Israël, qui envoie ses rayons aux couleurs naturelles dans tous les canaux de la sensibilité saine ∗∗ : en effet, l’inspiration divine nous parle à la fois par la voie de l’intellect et par celle de la sensibilité. Cette dernière est certes d’un niveau moins élevé, mais elle est plus vivante et bouillonnante, et brille de son éclat sublime dans la même mesure que l’esprit de sainteté le plus élevé, non pas celui de la nation, mais celui qui se trouve chez les géants de ce monde, qui remplit de vie et de bien-être suprême le cœur des hommes aux idées saintes, dont la pensée est profondément identifiée à Israël ∗∗.

L’idée que la Terre d’Israël n’est qu’un élément extérieur, quand on regarde la Terre d’Israël non pas comme un élément essentiel de la nation mais comme un élément extérieur, à l’instar de l’appartement dont l’homme a besoin pour se loger, ou de l’argent dont il a besoin pour acheter sa nourriture, qui ne font pas partie de lui-même, quand on voit la Terre d’Israël comme un moyen destiné au rassemblement de la nation, pour éviter que le peuple d’Israël soit massacré par d’autres peuples ou qu’il s’assimile parmi eux – ce qui sous-entend que s’il n’y avait pas le problème de l’élimination physique ou spirituelle en exil, il n’y aurait pas besoin de la Terre d’Israël (à Dieu ne plaise !), même quand l’intention est de fortifier ainsi la conscience juive en exil, de maintenir son caractère et de renforcer la foi, la crainte de Dieu et la pratique rigoureuse des mitsvot comme il convient – comme le préconisait le Rav Chimchon Raphaël Hirsch en son temps – [cette idée] ne porte pas de fruit capable d’établir une pérennité – l’enseignement du judaïsme en exil qui se déconnecte de la Terre d’Israël ne peut réussir. Une telle pédagogie ne peut éduquer durablement ni à la foi, ni à la crainte de Dieu, ni à l’observance de la Thora et des mitsvot – car cette base est bancale comparée à la force impétueuse de la sainteté de la Terre d’Israël. Le renforcement véritable de la conscience juive en exil ne viendra que de son ancrage profond dans la Terre d’Israël, et c’est donc une erreur éducative de minimiser l’importance de la Terre d’Israël sous prétexte que, pratiquement, on doit s’occuper de questions qui nous touchent de près plutôt que de problèmes éloignés : “Parle du Chabbat, de la cacherout, de l’éducation, de la pureté familiale, mais ne parle pas de la Terre d’Israël, de toute façon la plupart n’y monteront pas, et il ne faut pas les distraire de l’essentiel…

C’est ce que préconisait le Rav Chimchon Raphaël Hirsch ∗∗, et le Rav s’élève ici contre cette conception, et nous enseigne que nous ne pourrons pas fortifier notre position en exil tant que nous ne serons pas investis dans ce qui concerne la Terre d’Israël ∗∗. Nous ne pourrons pas affermir le présent sans le relier à long terme au grand avenir qui est devant nous. Le regard doit toujours considérer ce qui est proche en fonction de ce qui est éloigné, et c’est toujours de l’espérance de la Terre d’Israël qu’elle [la conscience juive] recevra tous ses caractères spécifiques. Tout le sens du judaïsme de l’exil, et notre force de tenir bon dans les pays étrangers, viennent du fait qu’au bout du chemin la Terre d’Israël nous attend.

L’attente de la Délivrance est la force qui fait tenir le judaïsme de l’exil ∗∗et le judaïsme de la Terre d’Israël est la Délivrance elle-même ∗∗.


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