7. Les ‘lettres’ de l’âme.

 


(Marc Chagall – Bouquet, détail)


Rav Kook, Orot I,7 :

L’âme est pleine de ‘lettres’ remplies de lumière de vie, remplies de connaissance et de désir, de regard pénétrant et d’existence pleine. C’est l’éclat de ces lettres vivantes qui illumine d’un flux vital tous les autres niveaux où la vie s’élabore, toutes les facettes de la volonté, de la connaissance et de la réalisation ;  et l’esprit et l’âme dans toutes leurs dispositions. 

Quand nous approchons d’une mitsva, la mitsva est toujours emplie d’un rayonnement de vie provenant de tous les mondes. Chaque mitsva est pleine de lettres grandioses et prodigieuses provenant de l’ensemble des 613 mitsvot qui dépend de chacune d’entre elles, de toute la vie des mondes cachés dans le secret de la emounaLe rayonnement de lumière du Dieu vivant, la lumière du Vivant des mondes, éclaire de toute sa splendeur la noblesse de chaque mitsva. Dès que nous nous apprêtons à faire une mitsva, toutes les lettres de vie qui composent notre être se mettent à grandir. Nous nous agrandissons, nous nous renforçons et nous nous affermissons dans une lumière de vie et une existence supérieure, merveilleuse et riche de sainteté éternelle, dans la lumière de la Thora et le rayonnement de la Sagesse. Ces lettres venant des sources de la Thora projettent sur nous leur éclairage, et en face d’elles s’élèvent les lettres de vie chargées du rayonnement de notre lumière intérieure. Une effervescence créatrice de mondes se met en route, et c’est une joie immense, une sainteté vigoureuse et une noble gaieté qui prennent naissance au plus profond de notre être. Dans l’univers entier naît une nouvelle lumière de vie. Le monde bascule par notre action du côté du mérite, ou du moins il s’y ajoute de la lumière et de la droiture, à la fois le désir et la satiété du bien intérieur. 

En terre d’Israël, les lettres de notre âme se mettent à grandir, et là elles dévoilent leur lumière, elles se nourrissent de vie authentique en captant le rayonnement de vie de l’Assemblée d’Israël, elles sont influencées directement par le secret de leur création originelle. L’air du pays d’Israël permet à ces lettres de vie de pousser dans toute leur fraîcheur, dans un splendide rayonnement, dans un agrément convivial, dans un déchaînement d’énergie joyeuse, chargée de sainteté, “tout inscrit pour la vie [sera] à Jérusalem” [Isaïe 4, 3].

L’espérance de voir la beauté majestueuse de ce pays précieux, l’attente fervente de la terre d’Israël, agrandit les lettres du Saint, les lettres de vie propres à Israël qui nous imprègnent profondément jusqu’à la moelle de nos os. Elle nous grandit spirituellement de l’intérieur [comme l’explique la Guemara] : “L’un y est né et l’autre espère la voir [d’après les versets] : ‘de Sion il sera dit : un homme et un homme y sont nés, [Dieu] l’a affermie de là-haut. L’Éternel inscrit dans le registre des peuples que celui-là y est né, point’  [Psaumes 87, 5-6] [Ketoubot 75a].

Le ‘Michpat’ est la colonne centrale sur laquelle s’appuie tout l’édifice : “Comme une princesse qui avance avec les pans de sa robe de part et d’autre, tels sont les Michpatim par rapport à la centralité de la Thora”. Ils sont l’essence de la vie : “le Michpat des Bnei Israël” ; [ils sont] la tendance identitaire profonde dont est imprégnée l’âme du Messie [qui est] le ‘souffle de notre face’, celui qu’on appelle ‘Dieu de notre justice’, qui dévoilera la lumière du jugement divin sur la terre avec une force transcendante, qui rend nulle et non avenue toute guerre et toute effusion de sang.

Le ‘Michpat’ des Bnei Israël sur le cœur d’Aharon, c’était l’expression primordiale des lettres de l’âme de tout Israël, qui éclairait par les ‘ourim et les toummim’, “en les mettant en relief ou en les recombinant” [Yoma 73b].


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Les concepts développés dans ce chapitre sont tirés des niveaux profonds de la Thora /135. Le caractère essentiel du lien qui rattache le Juif à la terre d’Israël s’y trouve expliqué, à partir de la description du processus agissant dans l’âme israélite quand elle  se trouve en terre d’Israël.

L’âme [‘nechama’] est la force de vie qui se trouve en l’homme, la vitalité divine qui est en lui, “la part de Dieu de là-haut” [Job 31, 2] : “l’âme de l’homme est un luminaire divin” [Proverbes 20, 27]. L’âme est une réalité éternelle qui existe avant le corps, après le corps et au-dessus de lui /139. L’âme est pleine de ‘lettres. Tout comme le monde matériel est composé d’atomes, l’âme est composée de lettres, qui sont ses molécules élémentaires. Loin de former un bloc unique, elle est constituée d’un grand nombre de lettres qui l’animent dans l’unité et dans l’harmonie. Ces lettres de vie, qui constituent les briques spirituelles de l’édifice humain /140 et qui se trouvent dans l’âme de tous les hommes /141, sont remplies de lumière de vie : pas une simple lumière, mais une ‘lumière’ qui confère la vie, l’existence et la réalité /142. En même temps, ces lettres sont remplies de connaissance /143 et de désir /144, de regard pénétrant – elles influent sur le regard de l’âme et sa vision du monde /145, lui permettant de regarder la réalité en profondeur, et non de manière plate et superficielle – et d’existence pleine, car l’âme est une vraie réalité dotée d’existence [absolue], contrairement au corps qui n’est que ‘l’ombre’ de l’âme /146… L’âme est donc définie comme une existence qui est lumière, vie, connaissance, désir, regard pénétrant et réalité pleine, et tous ces caractères s’accordent avec les lettres qui la composent.

C’est l’éclat de ces lettres vivantes qui illumine d’un flux vital tous les autres niveaux (inférieurs) où la vie s’élabore, de sorte que la force de la vie humaine dérive dans son principe des lettres de l’âme, qui sont la source de toutes ses capacités. Tous les étages de la vie, tous ses dévoilements tels que le corps, le psychisme, la pensée, l’intellect, l’activité et l’accomplissement, tous proviennent de l’âme. L’homme peut laisser ces puissantes ressources spirituelles en sommeil, ou bien il peut les mettre à l’œuvre, et remplir ainsi de ‘rayonnement de vie’ tous les étages de sa propre vie, toutes les facettes de la volonté, de la connaissance et de la réalisation ; et l’esprit et l’âme dans toutes leurs dispositions se remplissent “de l’éclat de ces ‘lettres’ vivantes”.

Comment faire passer ces lettres de l’âme du potentiel à la réalisation ? Comment faire émerger leur lumière ? Il y a pour cela les canaux de vie que sont les mitsvot. La mitsva se définit en effet comme une action par laquelle un homme se remplit de vie :

“Vous garderez mes décrets et mes jugements, par lesquels l’homme s’accomplit et par lesquels il vit, Je suis l’Éternel”  [Lévitique 18, 5].

Quand nous approchons d’une mitsva, la mitsva est toujours emplie d’un rayonnement de vie provenant de tous les mondes. Toute la vitalité des mondes se retrouve dans une seule mitsvaChaque mitsva est pleine de ‘lettres’ grandioses et prodigieuses provenant de l’ensemble des 613 mitsvot qui dépend de chacune d’entre elles. Apparemment chaque mitsva n’est qu’un petit élément pris pour lui-même : par exemple, il y a une mitsva concernant l’ablution des mains, une autre concernant les aliments que l’on peut consommer, une autre concernant le jour du Chabbat, etc. Mais en réalité, chaque mitsva particulière appartient à un très grand ensemble, et quand un homme accomplit ne serait-ce qu’une petite mitsva, il est aussitôt relié à toutes les mitsvot, comme c’est exprimé dans la formule qu’on a coutume de dire avant d’accomplir une mitsva :

“Au nom de l’unité du Saint-Béni-Soit-Il (…), que soit agréé devant Toi, Éternel notre Dieu et Dieu de nos pères, que [telle] mitsva soit considérée devant le Saint-Béni-Soit-Il comme si je l’accomplissais dans tous ses détails, son exactitude et ses intentions, et [sachant que] les 613 mitsvot dépendent d’elle”.

Ainsi, chaque mitsva est une composition complexe de toutes les mitsvot, et contient donc forcément des millions de lettres /148. Il y a dans chaque mitsva des forces de vie puissantes et grandioses, de toute la vie des mondes cachés dans le secret de la emouna. Quand pour un homme la emouna a cette dimension du général et les mitsvot celle du particulier, il est rattaché par sa emouna à cette mouvance grandiose, et la concrétise dans la réalité par l’accomplissement de chacune des 613 mitsvot /149.

Le Rav revient encore sur ce qu’il écrivait dans la phrase précédente : le rayonnement de lumière du Dieu vivant, la lumière du Vivant des mondes, la lumière divine qui diffuse dans tous les mondes /151. Car il y a de nombreux mondes que nous ne connaissons pas, il y a des mondes matériels et des mondes spirituels, des mondes inférieurs et des mondes supérieurs, mais leur caractère commun à tous est qu’ils sont une création divine, et que tous reçoivent la vie de la “lumière du Vivant des mondes” – cette lumière prodigieuse éclaire de toute sa splendeur la noblesse de chaque mitsva, de sorte que dans la plus petite mitsva sont dissimulées des lumières pouvant éclairer tous les mondes !

“Ta mitsva est extrêmement vaste” [Psaumes 119, 96].

“Que l’agrément de l’Éternel notre Dieu soit sur nous ! Affermis sur nous l’action de nos mains, l’action de nos mains affermis-la” [Psaumes 90, 17].

Dès que nous nous apprêtons à faire une mitsva, toutes les lettres de vie qui composent notre être se mettent à grandir. Et pas seulement les lettres inhérentes à cette mitsva, mais toutes les lettres ! Tout notre être s’élève, s’agrandit et se renforce, et quelquefois l’homme le ressent, comme il est écrit :

“La lumière germe pour le juste, et pour les cœurs droits elle est joie” [Psaumes 97, 11].

“Les ordres de l’Éternel sont droits, ils réjouissent le cœur ; la mitsva de l’Éternel est pure, elle éclaire les yeux” [Psaumes 19, 9].

Et dans tous les cas ce phénomène, que la mitsva met en mouvement des ondes qui illuminent notre âme /156, a lieu même s’il n’est pas ressenti. Nous nous agrandissons, nous nous renforçons et nous nous affermissons dans une lumière vie – “[Vous garderez mes décrets et mes jugements, par lesquels l’homme s’accomplit] et par lesquels il vit…” [Lévitique 18, 5] – et on ne parle pas d’une vie misérable et étriquée, mais d’une existence supérieure, merveilleuse et riche de sainteté éternelle, dans la lumière de la Thora et le rayonnement de la Sagesse.

Ces lettres venant des sources de la Thora projettent sur nous leur éclairage comme des rivières lumineuses pleines de millions de lettres, car la Thora elle-même se compose de livres renfermant des chapitres qui contiennent des phrases qui associent des mots composés de lettres, et en face d’elles s’élèvent les lettres de vie chargées du rayonnement de notre lumière intérieure. Comme nous l’avons dit, il y a des lettres dans la Thora et il y a des lettres dans l’âme, et il y a une identité parfaite entre les unes et les autres, car ce qui est écrit dans l’une est écrit dans l’autre, sauf que dans la Thora ces lettres sont écrites, alors que dans notre âme elles sont vivantes Israël et la Thora sont une seule chose /159 [Zohar (III) 73, 1]. Quand ces lettres se rencontrent les unes avec les autres, quand un Juif accomplit des mitsvot de la Thora, ces lettres se mettent à briller. Une effervescence créatrice de mondes se met en route, de par cet appariement entre les lettres de l’âme et les lettres de la Thora.

Quand nous accomplissons des mitsvot, et c’est une joie immense, une sainteté vigoureuse et une noble gaieté qui prennent naissance au plus profond de notre être, pas seulement à l’intérieur de nous, mais du fait que nous sommes reliés à toute réalité existante. Dans l’univers entier naît une nouvelle lumière de vie /161, qu’elle soit ou non ressentie. Le monde bascule par notre action du côté du mérite /162, ou du moins il s’y ajoute de la lumière et de la droiture, à la fois le désir et la satiété du bien intérieur. Et tout cela par l’accomplissement d’une seule mitsva ! La mitsva change le monde sans qu’on s’en rende compte, au point que la réalité après l’accomplissement de la mitsva ne ressemble plus à ce qu’elle était avant. Ce n’est plus la même réalité /163 !

Lorsque l’âme rencontre la terre d’Israël, il se produit un processus semblable à la rencontre entre l’âme et la mitsvaen terre d’Israël, les lettres de notre âme se mettent à grandir. C’est la même lumière divine qui d’un côté descend des hauteurs célestes pour former les lettres de l’âme et les lettres de la Thora, et qui de l’autre côté réside en terre d’Israël pour y former également des lettres. C’est pourquoi le fait même que l’homme d’Israël se trouve en terre d’Israël, même s’il n’accomplit pas de mitsvot /164, dévoile les lettres qui sont dans son âme. Et là elles dévoilent leur lumière, les lettres qui sont enfouies dans l’âme s’agrandissent en terre d’Israël /165Elles se nourrissent de vie authentique en captant le rayonnement de vie de l’Assemblée d’Israël, qui est l’âme de la nation. Par conséquent, c’est seulement en terre d’Israël que nous vivons notre vie authentique, naturelle et normale. En terre d’Israël, les lettres de l’âme sont influencées directement par le secret de leur création originelle /167, car le flux [divin] arrive sur elles directement de la source suprême /168.

L’air du pays d’Israël permet à ces lettres de vie de pousser dans toute leur fraîcheur, et en effet c’est seulement en terre d’Israël que nous vivons pleinement – l’air de notre pays fait vivre les âmes /169” [Rabbi Yéhouda Halévy, Chirim, ‘Tsion Halo Tichali’]) – dans un splendide rayonnement, dans une harmonie complète et lumineuse, non pas comme une intrusion étrangère qui serait imposée à l’homme, mais dans un agrément convivial, dans une amitié des âmes /170 et dans une entente intime entre le peuple d’Israël et la terre d’Israël. Et ceci n’a pas lieu dans la faiblesse, mais dans la force intérieure et dans un déchaînement d’énergie – comme : “Yéhouda est un jeune lion” [Genèse 49, 9] qui chemine “sur les hauteurs de la terre” [Deutéronome 32, 13], dans cette même “terre où tu ne mangeras pas le pain avec parcimonie, où tu ne manqueras de rien, une terre dont les pierres sont de fer et dont tu extrairas le cuivre des montagnes” [Deutéronome 8, 9] – joyeuse – car ce n’est qu’en terre d’Israël que nous éprouvons totalement la joie : “joie de toute la terre” [Psaumes 48, 3] ; “car il n’y a à se réjouir que d’habiter en terre d’Israël” [Or Hahaïm Hakadoch sur Deutéronome 26, 1], chargée de sainteté, parce qu’en terre d’Israël apparaît la vie, “tout inscrit pour la vie [sera] à Jérusalem [Isaïe 4, 3], parce qu’un homme qui habite à Jérusalem ou dans toute la terre d’Israël, c’est lui l’homme vivant ! Ainsi agit la terre d’Israël sur les lettres de l’âme d’un homme d’Israël.

Mais l’homme qui habite en terre d’Israël n’est pas le seul dont les lettres de l’âme sont grandies. Il en est de même pour celui qui est rempli d’une espérance authentique de la terre d’Israël : l’espérance de voir la beauté majestueuse de ce pays précieux, même si l’on est empêché de monter en terre d’Israël, l’attente fervente de la terre d’Israël, le dégoût de l’exil associé à un puissant sentiment de nostalgie pour le pays, agrandit elle aussi les lettres du Saint, les lettres de vie propres à Israël qui nous imprègnent profondément jusqu’à la moelle de nos os. Elle nous grandit spirituellement de l’intérieur comme l’explique la Guemara : “L’un y est né et l’autre espère la voir, selon les versets : ‘de Sion il sera dit : un homme et un homme y sont nés, [Dieu] l’a affermie de là-haut’. L‘Éternel inscrit dans le registre des peuples que celui-là y est né, point’ [Psaumes 87, 5-6] [Ketoubot 75a]. Donc, celui qui attend vraiment et sincèrement la terre d’Israël, c’est comme s’il y était déjà /180 !

Jusqu’ici, on a parlé des lettres de l’âme, qui s’agrandissent quand elles rencontrent les mitsvot, et quand elles rencontrent la terre d’Israël. D’un côté la terre d’Israël correspond à notre nature, de sorte que les lettres de l’âme grandissent quand nous sommes physiquement implantés dans ce terrain-là ; de l’autre côté la Thora correspond à notre nature, de sorte que les lettres de l’âme grandissent quand nous sommes implantés dans ce terrain spirituel /181.

Le Michpat [= ‘jugement’], c’est-à-dire la mise en ordre pratique de la vie quotidienne selon la Thora /182, donnée dans l’ordre Nezikim du Talmud et dans le Tour section Hochen Michpat, est la colonne centrale, le cœur, sur lequel s’appuie l’édifice principal. Par rapport à d’autres colonnes, comme par exemple la colonne du hessed, la colonne du din, la colonne du chalom, qui ne sont que des colonnes adjacentes, le Michpat est la colonne médiane par laquelle tout le reste tient ! C’est la colonne qui équilibre l’existence et maintient sa juste balance /183. La section des ‘Dix Commandements’ apparaît dans la Thora entre celle traitant de la nomination des juges, “ils jugeront le peuple en toute époque” [Exode 18, 22], et celle décrivant les règles de vie, “et voici les jugements…” [Exode 21, 1]. Nos Sages ont expliqué ceci par une allégorie : “comme une princesse qui avance au milieu du chemin avec les pans de sa robe de part et d’autre, tels sont les jugements par rapport à la centralité de la Thora” [Midrach Chemot Rabba 30, 3]. La réalité est complexe, composée de forces antagonistes, c’est pourquoi le jugement évalue, fait les comptes et met les choses en ordre dans l’harmonie, pour qu’aucune partie ne soit lésée. Le Michpat est donc la voie du milieu, le chemin doré, l’équilibre complet réalisé entre la toutes les forces /187.

Et en effet, les Michpatim sont l’essence de la vie, ils représentent la vérité intérieure du peuple d’Israël, par opposition aux nations du monde qui se forment et qui disparaissent parce qu’elles manquent de ‘jugement’, c’est-à-dire cette pondération intérieure qui met en équilibre les différentes parties. Et c’est un fait que lorsque les nations penchent d’un côté, elles ne sont plus capables de revenir à l’équilibre nécessaire et elles disparaissent de la scène de l’histoire. Pour le peuple d’Israël, qui est construit sur le ‘jugement’, c’est le contraire : quand il tend à exagérer dans un sens, aussitôt se déclenche une réaction en sens inverse pour rétablir l’équilibre. La Thora dit : “le Michpat des Bnei-Israël [Exode 28, 30] ; c’est-à-dire que le Michpat est une caractéristique des Bnei Israël /191.

La tendance identitaire profonde de la nation d’Israël, c’est le Michpat, qui est aussi le niveau le plus élevé du dévoilement divin dans le monde d’ici-bas. Il est évident que toutes les autres mitsvot constituent aussi une part essentielle de notre vie, mais en fin de compte elles représentent les colonnes adjacentes de l’édifice, et la colonne principale, celle qui est au centre de tout et sans laquelle tout s’écroulerait, c’est le Michpat dont est imprégnée l’âme du Messie [qui est] le ‘souffle de notre face’, celui qu’on appelle ‘Dieu de notre justice’ /192. On prête au Messie le nom du Saint-Béni-Soit-Il, et l’un de ses surnoms est “Dieu de notre justice” parce que la vocation du Messie est de faire la justice de l’Éternel et de mettre en œuvre son Michpat dans le monde. Le Messie fera lui-même beaucoup de choses, mais la source de toutes ces actions, le souffle qui les inspire, l’aspiration spirituelle qui motive leur réalisation, l’idéal profond qui les anime, c’est la volonté que la justice de l’Éternel et son Michpat apparaissent dans le monde. C’est cela “le souffle de notre face”, c’est-à-dire l’esprit intérieur de la nation d’Israël, le “désir profond qui l’imprègne” et qui est caché dans l’âme du Messie” /193.

C’est le Messie qui dévoilera la lumière du jugement divin sur la terre avec une force transcendante, qui rend nulle et non avenue toute guerre et toute effusion de sang. Pourtant, au début, il devra lui-même guerroyer /194 et répandre le sang. Mais à la fin tous se soumettront à lui et accepteront ses paroles, et alors il n’y aura plus besoin de toutes ces guerres /195 calamiteuses et menaçantes.

La source de cette notion de ‘lettres de l’âme qui s’allument et qui éclairent’ se trouve dans les versets de la Thora qui décrivent le Michpat des Bnei-Israël sur le cœur d’Aharon :

“Aharon portera les noms des Bnei-Israël sur le pectoral du Jugement [qui sera] sur son cœur, lorsqu’il entrera dans le sanctuaire, en commémoration perpétuelle devant l’Éternel ; tu mettras sur le pectoral du Jugement les ourim et les toummim, et ils seront sur le cœur d’Aharon quand il entrera dans le Sanctuaire ; Aharon portera le Michpat des Bnei-Israël sur son cœur devant l’Éternel toujours” [Exode 28, 29-30].

Aharon, qui était le cœur de la nation d’Israël, la portait, avec les lettres de l’âme de sa vie intérieure, sur son cœur, sur le ‘pectoral du Jugement’ ; c’était l’expression primordiale des lettres de l’âme de la collectivité d’Israël /197, qui dictait la bonne décision et le chemin à prendre, qui éclairait par les ‘ourim et les toummim’ /198, “en les mettant en relief ou en les recombinant” /199 [Yoma 73b]. De même que les lettres qui étaient dans le pectoral du Jugement s’allumaient, de même les lettres qui sont dans l’âme du Juif s’allument, quand il accomplit des mitsvot ou quand il se trouve en terre d’Israël /200.