Introduction à ‘Maamar Hador’ – par le Rav Aviner

1. “Mets tes pas dans les talons du troupeau”

“Si tu ne sais pas par toi-même, ô la plus belle des femmes, mets tes pas dans les talons du troupeau, et fais paître tes chevrettes près des demeures des bergers” [Cantique des Cantiques 1, 8].

L’Assemblée d’Israël est la compagne du Maître du monde. Parfois le peuple d’Israël se trouve pris dans des problèmes et dans des crises, dans de grands égarements et de grands tracas. Alors que peut-on faire ? – “Mets tes pas dans les talons du troupeau”. Il faut voir où se trouve le troupeau et quelle est sa situation psychologique et spirituelle. Ce n’est qu’alors qu’il devient possible de le guider. Si l’on ne suit pas ses traces, on risque de vouloir le guider par un enseignement qui ne lui convient pas, qui serait adapté à un autre que lui. Bien sûr, tout ces enseignements sont Thora et vérité, tous nos Sages ont appris de Moché Rabbénou, mais chaque génération a un comportement qui lui est propre. Dans toutes les générations, les Grands d’Israël ont écrit des livres avec des explications, des anecdotes et des exemples adaptés à leur génération : “À chaque génération ses commentateurs, à chaque génération ses Sages” [Sanhédrin 38b].

Nos Sages disent : “On n’impose un décret au public que si la majorité peut le supporter” [Baba Batra 60b]. Mais si le décret est juste, pourquoi sa validation dépendrait-elle du public ? – En fait ce n’est pas le public qui décide, ce sont les Sages qui décident, et pourquoi font-ils dépendre leur décision du public ? Parce qu’ils disent : à quoi bon publier un décret si le public ne l’applique pas ? Plus que cela, le Rav notre maître dit que la Thora est un décret qui a été pris par Dieu parce qu’Il a vu que le public pouvait le supporter, et ce que le public ne peut pas supporter, la Thora ne l’a pas prescrit. Et c’est pour la même raison que la Thora n’a pas été donnée aux nations, parce que Dieu avait la certitude absolue qu’elle ne leur convenait pas. Et ne dites pas : “Si cela ne leur sert à rien, au moins cela ne peut pas leur faire de mal” – Non ! si cela ne sert à rien, cela fait du mal.

C’est pourquoi c’est le ‘maître du lieu’ qui doit prendre les décisions halakhiques, c’est-à-dire le rav de l’endroit, et non une personne étrangère à la réalité locale. Un jour, un rav écrivit dans le journal ‘Hatsofé’ qu’il était temps pour les rabbanim de Judée-Samarie de prévenir le public contre les déplacements nocturnes sur les routes de Judée-Samarie, à cause des attentats. Il ignorait tout simplement que la plupart des attentats étaient perpétrés le jour…

Dans le livre ‘Beit Élohim’ du Mabit [Cha’ar Hayessodot, chap. 60], on explique pourquoi, lorsqu’un désaccord ne peut pas être tranché dans la Guémara, il est conclu par le mot ‘tékou’, qui est formé des initiales des mots : “le Tichbéen [Éliahou Hanavi] résoudra toutes les difficultés et les désaccords”. Qu’est-ce qu’Éliahou Hanavi a de si spécial ? Pourquoi Moché Rabbénou, ou le prophète Samuel, ou le prophète Jérémie, ne sauraient-ils pas résoudre toutes les difficultés et les désaccords ? Tout simplement parce qu’eux sont morts, alors que la tradition nous enseigne que le prophète Élie est toujours vivant, qu’il est monté au ciel avec son corps ! Éliahou Hanavi est le maître du temps’ [c’est-à-dire qu’il connaît les réalités de toutes les époques – NdT].

Il en est de même pour l’étude de la Guémara, comme l’explique le Natsiv dans son introduction à ‘Chéiltot Dérav Ahaï Gaon’ : dans toutes les générations on a étudié d’une certaine manière, jusqu’à ce que vienne l’époque du Gaon de Vilna. Bien sûr, il ne s’agit pas d’invalider l’étude d’avant, mais de lui ajouter un plus.

Le Zohar [Vayakhel 215, 1] dit, à propos du verset : “Le chemin des justes est comme la lumière du matin, dont l’éclat augmente jusqu’au plein jour” [Proverbes 4, 18], qu’il arrive de temps en temps qu’un grand Tsadik dise des choses originales, que personne n’a dites avant lui. C’est précisément ce que certains ont reproché au Rav notre maître, de dire des choses nouvelles que personne n’avait dites jusque là ! Cet argument est sans fondement, comme l’explique notre maître le Rav Tsvi Yéhouda dans l’article ‘Techouva Ouvirour Devarim’ [Netivot Israël III, p. 352] : les enseignements originaux du Rav notre maître sont comparables à ceux révélés dans le livre du Zohar ; ce sont des enseignements anciens qui ont été redécouverts. Et pourquoi n’ont-ils pas été découverts auparavant ? Parce que c’est maintenant qu’ont lieu le retour des exilés et la reconstruction de la nation d’Israël, et c’est donc maintenant que la nation a un besoin vital de redécouvrir ces choses.

Le Rav notre maître monta en Israël le 28 Iyar 5664 [vendredi 13 mai 1904], et il composa ‘Ikvé Hatson’ [qui inclut ‘Maamar Hador’] dans l’année 5666 [1906]. Dans l’article ‘Hathora Hagoèlet’ [‘Or Lénetivati’, p. 280], notre maître le Rav Tsvi Yéhouda explique quelle fut l’approche du Rav son père :

[De nombreux Grands d’Israël ont écrit sur le Rav notre maître, mais ces descriptions sont comme émiettées, chacune d’elles ne saisit qu’un seul aspect de la personnalité du Rav. Bien sûr c’était un Talmid Hakham, un kabbaliste, un grand dirigeant, un amoureux d’Israël et encore beaucoup d’autres choses. Mais seul notre maître le Rav Tsvi Yéhouda a décrit la personnalité du Rav notre Maître dans son intégralité, dans trois articles synthétiques intitulés : ‘Néfech Harav’ (sur sa personne), ‘Hathora Hagoëlet’ (sur son enseignement), et ‘Techouva Ouvirour Devarim’ (sur ce qui relie le côté novateur du Rav Kook notre maître à la pensée des harédim)]

“Le contenu de cette vie, l’essence de cette personnalité, va en s’élevant à la mesure de leur dévoilement”. Le Rav notre maître ne cesse de s’élever. “Les Talmidé Hakhamim n’ont pas de repos, ni dans ce monde ni dans le monde à venir, comme il est dit : ‘Ils iront de victoire en victoire’ [Psaumes 84, 8]”. Le philosophe aime la sagesse, et le Talmid Hakham aime lui aussi la sagesse, mais contrairement au philosophe, il reçoit la sagesse de ses maîtres, et ses maîtres de leurs maîtres, jusqu’à Moché Rabbénou qui l’a reçue du Sinaï. Le Rav notre maître s’élevait constamment, et à partir du moment où il arriva en Terre sainte, il s’éleva davantage. “Le contenu de cette vie, l’essence de cette personnalité, va en s’élevant à mesure de son dévoilement, avec son mouvement d’élévation vers la sainteté de l’air du pays d’Israël, et vers la sainteté de son rôle au service de la collectivité d’Israël sur sa terre.

Cela part des tâtonnements précurseurs de ‘‘Atsot Mérahok [‘intentions venues de loin’Isaïe 25, 1] et de ‘Afikim Banéguev’ [‘oueds dans le désert’]” [c’étaient les noms des articles que le Rav Kook avait écrits avant de venir en Israël, et qui sont qualifiés par notre Maître de ‘tâtonnements’, autrement dit de ‘première esquisse’ – ‘hava amina’ dans le langage de la Guémara]. Dans ces articles, il y avait de premières tentatives de compréhension de la génération. “Elle va en s’élevant à mesure de son dévoilement… par ‘Mé’at Tsori’ [‘Un peu de beaume’], qui est un article du livre ‘Éder Hayakar’ [‘La splendeur précieuse’], pour en venir au grand appel à ‘nos jeunes frères qui sont en charge de la Thora sur la Terre de la sainteté’, à ‘Drichat Hachem’ [‘La recherche de Dieu’] qui est dans ‘’Ikvé Hatson’ [‘Les talons du troupeau’]…”. Ikvé Hatson décide du statut de la génération, en s’opposant aux approches précédentes.

2. Partir de la conscience de la réalité, et partir de l’esprit de sainteté

 “L’expression ‘mets tes pas dans les talons du troupeau nous apprend que le Saint-Béni-Soit-Il montra à Moché tous les dirigeants de la communauté d’Israël jusqu’à la dernière génération, jusqu’au ‘talon’” [Midrach Chir Hachirim Rabba].

“Vois ce que le Saint-Béni-Soit-Il lui répondit : ‘Si tu ne sais pas par toi-même, ô la plus belle des femmes’ – Dieu s’adresse ainsi au plus grand des prophètes – ‘mets tes pas dans les talons du troupeau’, car c’est dans les talons que Je procède avec eux, ‘et fais paître tes chevrettes’. D’où peut-on dire que Dieu montre à Moché tous les dirigeants à venir qui serviront Israël, depuis le jour où le peuple sortit du désert jusqu’à celui de la résurrection des morts ? Parce qu’il est dit : ‘Mets tes pas dans les talons du troupeau’” [Sifri, Pinhas, 139]. “Chaque génération a ses commentateurs, chaque génération a ses Sages” [Sanhédrin 38b ; Avoda Zara 5a ; etc.]. 

L’Éternel montra à Moché Rabbénou tous les futurs dirigeants d’Israël. Moché Rabbénou intègre en lui-même tous les dirigeants, toutes les manières de diriger, depuis les premières générations jusqu’à la dernière. C’est ainsi que la Thora convient à toutes les générations, qui ont été et qui seront. Le Rav notre maître écrit :

“‘Thora’ : un enseignement est sorti pour Israël. Ce n’est ni une vue de l’esprit, ni la doctrine d’une élucubration visionnaire, ni un ressenti émotionnel, ni l’enseignement d’une ou plusieurs compétences particulières ou générales, destinées à l’individu ou à la collectivité, à une génération ou à toutes les générations. Ce n’est rien d’autre qu’un enseignement, une Thora qui nous apprend la réalité, qui nous apprend la vie, qui nous apprend l’âme, qui nous apprend le corps, qui nous apprend le particulier, qui nous apprend le général, qui nous apprend la génération, qui nous apprend le monde, qui nous apprend l’enchaînement des générations, qui nous apprend l’infinité des mondes” [‘Olat Réaïa].

Tel est Moché Rabbénou, dont l’âme inclut toutes les autres, de sorte et qu’il voit jusqu’à la dernière génération, la ‘génération du talon’. Il y a environ deux cents ans qu’a commencé notre génération, la génération du talon.

Dans la lettre # 378, qui est présentée au début du livre ‘Orot Hatechouva’, le Rav notre maître écrit :

“Si un homme vient renouveler des enseignements importants concernant la techouva en notre temps, sans fixer son regard sur le ‘dévoilement de la fin’, sur le rayonnement de la lumière du salut”, s’il tente d’amener la génération – et pas seulement quelques centaines ou quelques milliers d’individus – à faire techouva, en se cachant de la réalité contemporaine, “il ne pourra pas expliquer quoi que ce soit selon la ‘véridicité de la Thora de vérité’”, parce qu’il ignore la réalité telle qu’elle est. Il ne verra pas que ce sont là les générations de la Délivrance, puisque la Terre donne généreusement ses fruits et que le peuple d’Israël revient habiter sur sa Terre ; de ce fait cet homme ne peut “expliquer quoi que ce soit selon la ‘véridicité de la Thora de vérité’” ! “Car chaque époque éclaire selon son caractère”. En effet :  “À chaque génération prédomine un attribut différent (parmi les attributs avec lesquels le Saint-Béni-Soit-Il dirige le monde), ce qui provoque un renouvellement des données naturelles” [Gaon de Vilna, Éven Cheléma 11, 9]. Chaque génération a ses défis et ses missions particulières, et puisque la nôtre se caractérise par la délivrance et la libération, il est impossible de la guider dans la Thora comme une autre génération, car la techouva du temps de la Délivrance ne ressemble pas à celle du temps de l’exil !

“Et c’est le projet divin qui a fait survenir la lumière de la Délivrance, [quoique] enfouie dans le secret des dissimulations”, “dans la cachette de la montée” [Cantique des Cantiques 2, 14]. “Comme nous voyons de nos yeux, la Délivrance est entourée d’une foule de plaies” – de maladies, de malheurs et de problèmes – “d’indigents de la connaissance souffrant de maladies de l’esprit. Bien sûr ils ne serviront à rien, tous les calculs qui montent au cœur de l’homme, car ses pensées sont vaines contre le projet divin suprême qui a dicté le bien sur Israël, d’instaurer une lumière de Délivrance et un chemin de vie pour le reste de son peuple, dont tous dans l’avenir reviendront de leurs fautes”. Au bout du compte, tous feront techouva, même les plus grands fauteurs.

Tout le livre ‘Ikvé Hatson’ explique comment on doit étudier la Thora dans notre génération, en se basant sur une bonne compréhension de ce qui caractérise celle-ci. Le dirigeant de la génération est censé percevoir la lumière particulière qui émane d’elle, et lui délivrer en conséquence un enseignement approprié. Il y a des gens qui pensent que la génération n’a pas changé depuis trois cents ans, et c’est ce qui les fait se tromper de chemin dans le domaine de l’éducation et de l’étude. La question principale est de savoir où se trouve le point d’appui principal pour relever l’âme de la génération, pour éveiller son âme à la lumière.

3. Ordre des articles dans ‘Ikvé Hatson’ 

Le livre ‘Éder Hayakar’, la splendeur de l’être cher, outre notre article ‘Hador’, la génération, contient le recueil ‘’Ikvé Hatson’, les talons du troupeau, lui-même composé de six articles : 1/ la délectation et la joie, 2/ la peur, 3/ les idées, 4/ la recherche de Dieu, 5/la connaissance de Dieu ; 6/ le service de Dieu.

Et en préambule de tous ces articles, destinés aux Talmidé Hakhamim qui étudient au Beit Hamidrach, il fallait former dans la nation des Talmidé Hakhamim justes et droits en prenant exemple sur le Aderet [le Rav Éliahou David Rabinovitch Téomim, beau-père du Rav Kook. C’est pourquoi sa biographie est donnée au début du livre ‘Éder Hayakar’ : il fallait ouvrir une voie pour la techouva de la nation, en lui montrant l’exemple d’un Talmid Hakham capable de faire rayonner en elle la lumière de la Thora, et dont tous les comportements lui disent : “Vois ceci et sanctifie !” [Roch Hachana 20b]. Ensuite, on pouvait accéder aux articles de ‘Ikvé Hatson.

À la yéchiva, on étudie la Thora dans la délectation et dans la joie’. Et aussi, on étudie la Thora sans crainte, on n’a pas la peur de poser des questions, ni d’approfondir des points concernant la émouna [la foi]. Et aussi, on trie les idées, on marque la différence entre ce qui nous convient et ce qui convient aux autres nations, on repère les points de convergence où certaines de leurs notions peuvent être reprises. Il faut mettre tout cela en ordre, expliquer ce qui nous est adéquat, ce qu’on doit repousser, et ce qui peut être repris après adaptation au caractère spécifique d’Israël.

Ensuite il y a la recherche de Dieu’ – la nécessité d’étudier la émouna [la foi]. Il y a en effet un très grand besoin d’étudier la émouna. Et aussi, il faut la connaissance de Dieu’, comme il est écrit : “Connais le Dieu de ton père” [Chroniques I 28, 9] – il s’agit là de la connaissance suprême.

Alors, les élèves demanderont : que voulez-vous que nous apprenions, la Guemara ou la connaissance de Dieu ? Ce que moi je veux, c’est que vous appreniez à la fois la connaissance de Dieu et la Guemara, mais que vous appreniez à connaître Dieu également à travers la Guemara. Le Kouzari, le Maharal, tous sont des livres de connaissance de Dieu. L’étude de la connaissance de Dieu est l’étude essentielle et fondamentale dont découle le service de Dieu, et comme le dit la suite du verset cité : “Connais le Dieu de ton père et sers-le d’un cœur entier, et d’une âme pleine de désir” [Chroniques I 28, 9].

Il y a de nombreuses manières par lesquelles se révèle le service divin : par l’étude au Beit Hamidrach, par les actes de bonté, par la construction du pays, par la construction de la nation, par l’accomplissement des mitsvot envers le prochain et envers Dieu, par la construction de l’armée, etc. De toute façon, pour le service de Dieu on a besoin de la connaissance de Dieu’ ; et pour ‘la connaissance de Dieu on a besoin de la recherche de Dieu’ “Si tu la souhaites comme l’argent, si tu la recherches comme des trésors, alors tu comprendras la crainte de l’Éternel, et tu trouveras ‘la connaissance de Dieu’” [Proverbes 2, 4-5]. Si tu ne cherches pas, tu ne la trouveras pas, et à plus forte raison si tu as la peur [de poser des questions], tu ne chercheras pas et tu ne trouveras pas.

Les articles la délectation et la joie’‘la peur’‘les idées’, ‘la recherche de Dieu’, ‘la connaissance de Dieu’, ‘le service de Dieu sont tous une préparation à l’étude au Beit Hamidrach ; et la génération en est l’introduction, la préparation à toutes les préparations. L’article la génération vise à nous faire savoir qui nous sommes et ce que nous sommes. Pour l’essentiel, son propos n’est pas d’expliquer à la génération elle-même qui elle est, mais aux Talmidé Hakhamim de la génération, qui est cette génération. Autrement dit, c’est à toi, Talmid Hakham, de savoir quel type d’élève est assis devant toi au Beit Hamidrach, quels sont ses points faibles, quels sont ses points forts, et comment lui parler.

4. Le troupeau qui guide le berger 

Dans la nature des choses, c’est le berger qui marche devant le troupeau. Mais il peut arriver que le berger doive marcher dans les talons du troupeau. Le berger est rempli de sagesse, de connaissance, de Thora et de sainteté, mais parfois le troupeau court en avant ; parfois surgissent dans le troupeau des forces spirituelles de l’intérieur, et le berger doit apprendre qui est vraiment son troupeau, et le conduire en fonction de cela.

Dans la lettre # 555 [Igrot Haréaïa II, p.187], le Rav notre maître traite de la segoula [potentiel spécifique] d’Israël, et il écrit là-bas à propos des forces naturelles :

“Dans notre génération se sont multipliées en grand nombre d’âmes qui, bien qu’elles soient moralement dégradées dans leur libre arbitre, et salies de ce fait par une multitude de mauvaises actions et de conceptions pernicieuses – que Dieu nous en préserve, sont éclairées malgré tout par la lumière de la ségoula. C’est ce qui les fait chérir la collectivité d’Israël, désirer profondément la Terre d’Israël, et se distinguer par des actions valeureuses qui viennent des vertus spécifiques de la ségoula d’Israël, [preuve qu’elle est] intégrée dans la nature de leur âme.”


Ce qui se passe dans la nation depuis ces cent dernières années, c’est le dévoilement des forces naturelles-divines dans le troupeau. Le Roi David dit dans les Psaumes : “Au chef des chantres, de David, pour rappeler [Psaumes 70, 1]. Rachi explique :

“Dans le Midrach Tehilim, j’ai vu cette parabole : c’est l’histoire d’un roi qui se mit en colère contre son troupeau” – il s’agit du peuple d’Israël ; “Il démolit la bergerie et expulsa le troupeau et le berger” – il détruisit la Terre d’Israël et exila le peuple d’Israël avec ses dirigeants. “Après un certain temps, il fit revenir le troupeau et reconstruisit la bergerie, mais il ne rappela pas le berger”. Alors certains posent la question : où est passée la direction ? Où est le Messie ? Certes, on trouve de petits dirigeants, mais il manque le Messie, le grand dirigeant ! “Le berger dit : le troupeau a été ramené, la bergerie a été reconstruite, et moi je n’ai pas été rappelé ! C’est ainsi qu’il est dit juste avant, à la fin du psaume précédent : ‘Car Dieu délivrera Sion, il reconstruira les villes de Juda, ils s’y établiront et ils en prendront possession ; la postérité de ses serviteurs en hériteront, et ceux qui aiment son Nom y demeureront’  [Ibid. 69, 36-37] – donc la bergerie est reconstruite, le troupeau y est rassemblé, et le berger (qui est David) n’est pas rappelé [on n’en parle même pas – NdT]. C’est pourquoi notre psaume commence par : ‘…de David, pour rappeler – à Dieu de me délivrer…’ [Ibid. 70, 1-2]”. Le berger viendra à la fin !

Non pas que les temps messianiques restent sans le Messie, mais le Messie arrive à la fin. Moché Rabbénou, lui, a été Messie dès le début, et il a entraîné tout le troupeau derrière lui. Le mot ‘Moché’ est d’ailleurs apparenté à ‘mechikha’ [Exode 2, 10], qui est l’action de tirer. Abraham lui aussi était un berger qui entraînait derrière lui une foule de gens, et le Roi David aussi entraînait derrière lui toute la nation. Mais s’il en a été ainsi dans le passé, dans les temps futurs, qui sont de nos jours, c’est au contraire le troupeau qui entraîne le berger. En premier lieu : “Dieu délivrera Sion, il reconstruira les villes de Juda, ils s’y établiront et ils en prendront possession” ; et en second lieu : “la postérité de ses serviteurs en hériteront, et ceux qui aiment son Nom y demeureront” [Psaumes 69, 36-37]. Bien-entendu, le berger n’apprend pas des apparences extérieures du troupeau, mais de la lumière cachée qu’il recèle à l’intérieur. C’est pourquoi la première chose est d’apprendre à connaître la génération.


L’expression les talons du troupeau est tirée du Cantique des Cantiques [1, 8]. Il est dit là-bas à ‘la plus belle des femmes’ : “va pour toi dans les talons du troupeau, et fais paître tes chevrettes près des demeures des bergers”. Le ‘Maamar Hador’ explique qui est ce troupeau. Par exemple, cette génération aime les plaisirs et la joie. Mais la génération précédente n’aimait-elle pas les plaisirs et la joie ? Bien sûr qu’elle les aimait, mais qu’y avait-il en fait de plaisirs et de joie en exil ? Bien peu de chose évidemment : “Et chez ces nations tu n’auras pas de repos, il n’y aura pas d’appui pour la plante de ton pied, et l’Éternel te donnera là-bas un cœur tremblant d’anxiété, des yeux inquiets et une âme affligée” [Deutéronome 28, 65]. Donc, puisqu’il en est ainsi, il faut dispenser l’enseignement à ce troupeau dans un style agréable et dans la joie. Autre chose : ce troupeau-là ne connaît pas la peur, il ne craint rien ! Si tu essaies de l’effrayer, il te dira simplement : “Salut !”, et il s’en ira chercher un autre berger. Si tu lui dis : “Si tu ne mets pas les téfilines, le loup va venir”, il ne reculera pas, car cet agneau-là s’est déjà armé de quelques pistolets pour combattre le loup… c’est un lion déguisé en agneau ! L’agneau n’est plus un agneau, “Yéhouda est un lionceau” [Genèse 49, 9] qui foule aux pieds les hauts-lieux de la terre.

S’il en est ainsi, quand tu comprendras qui est cette génération, tu comprendras l’allure que doit prendre le Beit Hamidrach : avec de l’agrément, avec de la joie, sans rien pour essayer de faire peur, avec beaucoup de ferveur pour l’Éternel, de connaissance de Dieu et de zèle pour Dieu. Mais dans les générations précédentes, n’y avait-il pas de zèle pour Dieu ? Bien sûr qu’il y en avait, mais dans cette génération il en faut beaucoup plus. Et dans les yéchivot de l’ancienne génération, n’y avait-il pas de l’agrément et de la joie ? Si bien sûr, mais dans les Baté Midrach d’aujourd’hui, il faut dix fois plus de joie. Même la peur n’existait pas dans ces yéchivot, mais de nos jours il faut encore beaucoup plus de courage. Toute cette démarche commence avec une bonne connaissance de la génération, c’est pourquoi on doit suivre le troupeau pour bien le connaître.

5. Yafo – le fer de lance du troupeau 

Quand le Rav Kook notre maître habitait hors d’Israël, sa connaissance du troupeau était encore insuffisante. Les choses qu’on voit d’ici, on ne les voit pas de là-bas. La génération du dehors était aussi un troupeau, mais le troupeau, avec l’article défini, le fer de lance du troupeau, était en terre d’Israël. Et le fer de lance du troupeau en Israël séjournait dans la ‘sainte ville de Yafo et les mochavot, selon les mots du Rav notre maître, qui était la capitale du nouveau yichouv. Dans l’ancien yichouv – Jérusalem, Safed, Tibériade et Hébron, il y avait des Juifs tsadikim, Talmidé Hakhamim, qui étudiaient la Thora jour et nuit. En revanche à Yafo, la capitale de nouveau yichouv, il y avait beaucoup d’athées et d’hérétiques.

Puisqu’il y avait tellement d’hérétiques à Yafo, pourquoi le Rav notre maître alla-t-il s’installer là-bas ? Pourquoi pas à Jérusalem la ville saine ? Parce que le Rav notre maître voulait aller à l’endroit où se trouvaient les forces montantes en pleine ébullition. Les forces en pleine croissance ne poussent pas toujours de la manière la plus droite. On ne peut pas toujours dire à un arbre : “Il faut que tu pousses droit” !… C’est comme un petit enfant qui grimpe aux arbres, et son père s’énerve : “Quand seras-tu un homme ?”. Pour le moment il n’est pas un homme, mais il le deviendra. Quand une chose vient d’éclore, elle part au début dans toutes les directions. Comme me le dit un jour un père : “Que va devenir mon fils ? Il est comme cela, et comme cela, et comme cela…”. Je lui demandai : “Est-il aussi comme cela, et comme cela ?” – “Oui, comment le savez-vous ?” – “Simplement parce que tous les enfants sont comme cela !…”.

Le Messie porte le nom de ‘Pérets’, du mot ‘peritsa’ [‘effraction’], comme il est écrit : “Et comme il retirait sa main, voici que son frère sortit, et elle dit : ‘Comme tu t’es taillé une brèche [paratsta ‘alékha pérets] !’, et on l’appela ‘Pérets’” [Genèse 38, 29]. Et voilà ce qu’écrit notre Maître dans Orot Hatechouva [4, 8] :

“C’est un principe de la techouva, que sa lumière se dévoilera ‘dans les talons’ du Messie, et qu’elle contiendra en elle-même tous les chemins mineurs de la techouva, car tous en font partie. Il semblerait que la grande lumière, au début de son apparition, repousse la petite lumière, et que ceux qui brisent les barrières pour réaliser un rêve soient voués à l’échec… mais la grande lumière poursuivra son œuvre, et ne se reposera pas jusqu’à ce qu’elle soit parvenue à se révéler dans toutes ses particularités, les plus élevées comme les plus basses : ‘Colmate ma brèche par le ‘fils de ma brèche’ [‘ben partsi’] ; et ‘de la ronce’ [‘méhozek’] cueille la rose’ [Rabbi Chlomo Ibn Gabirol, poème pour le 17 Tamouz]”.

Hozek’ veut dire ici la ronce, et la rose est l’Assemblée d’Israël. Ainsi, nous demandons à Dieu que la rose sorte de la ronce, ce qui implique que la rose grandisse dans les épines. Nous n’avons pas à être effrayés de toutes les manifestations épineuses de la génération, car à l’intérieur se cache une rose, se cache une capacité divine particulière.