8. Justesse naturelle

Quand une génération est vile, quand ses critères moraux sont corrompus, quand le côté bestial qui est en l’homme prend l’avantage sur le côté divin, il devient corrompu au plan moral. Quand les concepts de justice et de droiture naturelle n’y sont pas développés comme il convient – la droiture naturelle, c’est-à-dire par exemple de se révolter contre l’injustice, la pensée n’a pas d’effet sur elle, elle ne l’influence ni en bien ni en mal, ou elle agit faiblement. Ni la littérature sainte ni la littérature dévoyée n’ont d’influence sur une génération corrompue, ou du moins elles n’ont pas d’influence significative. Pourquoi ? Parce que les questions de principe ne l’intéressent pas.

Mais puisque cette génération s’élève, – comment la génération s’élève-t-elle ? Avec le temps qui passe, avec les épreuves de l’exil et l’apparition des âmes nouvelles. Une autre manière de voir la grandeur de la génération, c’est de considérer les idéaux pour lesquels elle est capable de se battre et de se dévouer jusqu’à la mort, bien que certains d’entre eux sont erronés. Il y a une montée des générations au sens collectif, et par conséquent chacune surpasse celle qui la précède [ceci sera développé dans la suite] ; puisqu’elle ressent en elle-même de la noblesse et du raffinement, – il y a dans la génération de la noblesse et du raffinement. La poussée intérieure vers le retour à Sion, dit le Rav notre maître, est liée au sentiment profond de la Knesset Israël qu’elle s’est déjà purifiée des fautes de l’exil. L’exil fut pour nous un dur châtiment, c’est pourquoi tant que nous subissions les souffrances de l’exil en silence, tant que nous acceptions le bien-fondé de ce jugement, c’était signe que nous méritions encore l’exil. “Parlez au cœur de Jérusalem, et criez-lui que son temps d’épreuve est fini, que sa faute est expiée, qu’elle a reçu de la main de l’Éternel double peine pour tous ses péchés” [Isaïe 40, 2]. C’est comme un homme qui est hospitalisé : tant qu’il est malade, il n’a pas d’autre choix que d’être à l’hôpital ; mais quand il sent revenir ses forces, rester à l’hôpital lui devient insupportable, il n’a plus la patience d’y rester un instant de plus. Nous sommes restés à l’hôpital pendant deux mille ans et nous y avons fait des rêves de vérité, c’est grâce à ces rêves que nous avons tenu.

…une forte motivation à connaître le monde et à l’améliorer, non par obligation, ni parce que c’est écrit dans le Choulhan ‘Aroukh, mais parce que c’est sa nature ! – et une connaissance de nombreux itinéraires possibles dans les chemins de la vie, la génération a un sens intuitif du bien ; alors pourquoi tout se complique-t-il dans la réalité ? – bien qu’ils ne soient ni complets ni optimisés, car ceci n’est que le début du chemin…

Lequel est supérieur à l’autre, entre un bébé singe et un petit enfant ? – le petit enfant bien sûr. Pourtant le singe se débrouille plus tôt de manière autonome, et il est obéissant, alors que le petit enfant fait des bêtises !  – oui, mais ce n’est que le début du chemin. La génération est comme l’enfant, et cela n’empêche pas qu’elle porte en elle-même une grande richesse. La voici malgré tout assoiffée de pensée et de réflexion, et en même temps d’un sentiment de droiture riche et généreux, plein de fraîcheur et de vie. Dans notre langage, la génération veut s’intégrer en société, et tant qu’elle ne l’a pas fait, son penchant au bien est immature et confus, il n’est pas encore structuré.

En fait, dans les conditions d’autrefois – il y a environ trois siècles, il en était autrement, les générations étaient différentes,vu l’habillage habituel de l’enseignement de la Thora en ces jours révolus, de caractère moral et pratique, – l’enseignement de la Thora était alors formulé de manière différente, habillé autrement : “Chaque génération a ses exégètes” [Sanhédrin 38b], chaque génération a ses manières d’expliquer ; la Thora est toujours la même Thora, mais son enveloppe d’explications change, la génération dans son ensemble ne pouvait pas encore s’imaginer qu’elle était capable de grandes aspirations, et toutes ses maladies morales ne pouvaient se retrouver que dans une certaine bassesse du désir, quelle qu’en soit la nature. Ils avaient étudié une Thora de niveau inférieur car c’était adapté à la génération, et cependant il était critiquable qu’ils n’étudient pas la émouna pour élever progressivement la génération.

Et maintenant, le collectif s’est élevé aux dépens des personnalités, ce qui fait partie de la marche de l’histoire humaine. “Aux dépens des personnalités”, il s’agit des Grands de la génération. Le Maharal écrit que nous devons avoir une ‘crainte révérencielle’ devant nos Maîtres [Introduction de ‘Béer Hagola’ / ‘Le Puits de l’Exil’]. La ‘crainte révérencielle’ n’est pas un simple sentiment, mais pour l’essentiel un travail de réflexion : prendre conscience de la grandeur des Richonim par rapport à notre manque d’intelligence et de compréhension. Et quoi qu’il en soit, le Rav notre maître dit qu’aujourdhui le niveau du grand public a progressé. Par quel mérite ? Par le mérite de la transmission de l’héritage spirituel de père en fils, par le mérite des qualités spirituelles acquises qui se transmettent et se cumulent de père en fils – pour le bien et pour le mal, comme il est écrit : “J’inspecte la faute des pères chez les fils jusqu’à la troisième et à la quatrième génération pour ceux qui me haïssent, et Je dispense ma bonté jusqu’à la millième pour ceux qui m’aiment et qui observent mes commandements” [Exode 20, 5-6]. Après quatre générations le défaut moral ‘s’est dissous’, sauf si le fils choisit de persister dans les mauvaises actions de son père ; alors que les qualités se maintiennent pour toujours.

L’héritage spirituel se maintient de père en fils, et à plus forte raison dans la nation. La nation donne naissance à la génération suivante, chaque génération engendre une génération. C’est pourquoi, même si une génération est pauvre en mérites, elle a toujours fait quelques bonnes choses, et la suivante commence à un niveau plus élevé. La qualité acquise par la première génération au prix d’un travail pénible passera à la suivante sous forme d’un don inné. La nouvelle génération pourra être plus fautive que la génération précédente, mais du point de vue de la qualité de son âme [nechama], elle est supérieure, et cette supériorité va en grandissant jusqu’à ce qu’on atteigne un point critique : la génération de l’approche du Messie.

Par conséquent nous pouvons comprendre que la génération de l’approche du Messie résume toutes les générations, elle a les qualités de toutes les générations, pas seulement par son mérite, en tant de récompense, mais en tant que cadeau des générations qui l’ont précédée, de par la volonté divine de la montée des générations. Chez le Ramhal, ces différentes manières divines de gérer le monde sont appelées ‘hanhagat hayihoud’ [‘conduite de l’unité’], qui est la conduite de la ségoula et des âmes, opposée à la ‘hanhagat hamichpat’ [‘conduite de la justice’], qui est la conduite de la récompense et de la punition. Chez le Rav notre maître, ces notions sont appelées la ‘béhira’ [libre choix responsable entre le bien et le mal] opposé à la ‘ségoula’ [sainteté naturelle de l’âme collective d’Israël provenant de l’héritage des Pères].

Nous avons dit que l’ensemble de la collectivité s’élève. Cette élévation n’est pas seulement dans les actions, mais essentiellement dans le potentiel, bien qu’il soit bien sûr impossible que tout se trouve dans le potentiel sans jamais se réaliser dans l’action. Il y a des choses qui se réalisent dans l’action, comme par exemple “les sentiments de bonté, de droiture, de justice et de miséricorde” que le Rav notre maître mentionne auparavant. Il est impossible que la génération soit toute mauvaise à l’extérieur et toute bonne au-dedans.

Ce qu’on dit sur une chute absolue des générations n’est pas fondé, comme le dit le Roi Salomon : “Ne dis pas : ‘comment se fait-il que les temps anciens étaient meilleurs que ceux-ci ?’, car cette question manque d’intelligence” [Ecclésiaste 7, 10]. La notion de la chute des générations est fondée s’agissant des individus : le Rav Untel est inférieur à son Rav, qui est plus grand que lui. Il y a deux sortes de grandeur : il y a la grandeur catégorielle et la grandeur individuelle. Du point de vue de la grandeur catégorielle, les rabbanim de notre génération, et la génération elle-même, sont plus grands qu’autrefois, mais du point de vue de la grandeur individuelle , les générations précédentes étaient supérieures.

À quoi la chose ressemble-t-elle ? C’est comme si on demandait ce qu’il vaut mieux, un avion hors d’usage ou un vélo en état de marche. Du point de vue pratique il vaut mieux avoir le vélo, c’est la grandeur individuelle. Mais du point de vue de la catégorie l’avion est supérieur. Ainsi, l’homme de notre génération a une grandeur catégorielle supérieure, car chaque génération ajoute à la précédente.

[…]

Nos Sages ont dit :

“Ils ont fauté doublement, comme il est écrit : ‘Jérusalem a fauté une faute’ [Lamentations 1, 8], et ils ont été frappés doublement, comme il est écrit : ‘Car elle a reçu  doublement de la main de l’Éternel’ [Isaïe 40, 2], et ils sont consolés doublement, comme il est dit : ‘Consolez, consolez mon peuple dira votre Dieu’ [Isaïe 40, 1]” [Eikha Rabba 1, 57].

Et de manière semblable le Rav notre maître écrit dans Orot :

“Nous sommes grands et grandes sont nos erreurs. À cause de cela nous subissons de grandes épreuves, et grandes seront aussi nos consolations” [Orot Hatehiya 5]. 

…ce qui fait partie de la marche de l’histoire humaine – la plupart des analyses développées dans ce livre sur la génération ne sont pas valables que pour le peuple d’Israël, mais la différence est que chez nous, ces changements ont été plus marqués. Considérant les nombreuses périodes de l’histoire, nous trouvons des sages sublimes et des géants de l’esprit dans les générations des Richonim. Nous sommes stupéfaits par la grandeur et la force de leur esprit alors que la collectivité était livrée à une situation misérable, aussi bien dans le domaine de la connaissance que dans celui de la morale. L’ensemble de l’humanité était inculte et ignorante, dégradée et corrompue, touchée par le meurtre, la débauche et l’idolâtrie, qui ne sont pas des transgressions sans importance. Ces générations étaient misérables.

Il est vrai que dans sa masse, notre peuple se distinguait de tous les autres par la sainteté divine qui reposait sur lui, il était comme un étendard miraculeux. Par rapport aux autres peuples nous étions en or, mais par rapport à notre génération, rien que du plomb !

Dans les générations des Aharonim, les géants commencèrent de s’amoindrir, mais pas d’un seul coup, alors que le niveau de la collectivité s’élevait. Dans notre peuple, il y eut de moins en moins d’ignorants, et en vis-à-vis les Géants et les Tsadikim se firent plus rares et de moindre envergure. Dans l’époque bousculée – pleine de tempêtes et de révolutions – que nous vivons, ce phénomène est d’une évidence flagrante.

Et ce relèvement des masses entraîne également une chute, – comment un relèvement provoque-t-il une chute ? Réponse : car la génération trouve que tout ce qu’elle entend et ce qu’elle voit de ses parents et de ses maîtres est trop petit pour sa propre valeur, de sorte que leur morale n’a plus de prise sur son cœur, et qu’elle n’assouvit pas sa soif.