Quand [une génération] est méprisable, quand sa moralité propre s’est corrompue, – quand le côté animal de l’homme prend l’avantage sur son côté divin, il se dégrade sur le plan moral – quand les notions de probité et de droiture naturelle n’y sont pas cultivées comme il convient, – l’intégrité consiste, par exemple, à protester quand une injustice est commise – la pensée n’a pas d’effet sur elle, ni en bien ni en mal, ou elle n’exerce qu’une faible influence. Ni la littérature sainte ni la littérature impure n’agissent sur une génération corrompue, ou du moins elles n’ont pas d’effet significatif. Pourquoi ? Parce que les grandes questions de principe ne l’intéressent pas.
Mais dès qu’elle s’élève, comment la Génération s’élève-t-elle ? – avec le temps qui passe, avec les souffrances de l’exil et l’apparition d’âmes nouvelles. Une manière supplémentaire de déceler une grande génération consiste à voir si elle a des idéaux pour lesquels elle est capable de combattre et de mourir, même si une partie d’entre eux est erronée. Il y a une montée des générations en tant qu’entités collectives, de telle manière que chacune est supérieure à celle qui la précède.
… dès qu’elle éprouve en elle-même un sentiment de noblesse et de raffinement, – il y a dans la Génération de la noblesse et du raffinement. L’impulsion intérieure vers le retour à Sion, dit le Rav notre maître, est liée au sentiment intérieur de la Knesset Israël d’avoir été purifiée des fautes de l’exil. L’exil a été pour nous un châtiment sévère, et tant que nous subissions les souffrances de l’exil en silence, tant que nous donnions raison au jugement, c’était le signe que l’exil nous convenait encore. “Parlez au cœur de Jérusalem, et criez-lui que son temps d’épreuve est fini, que sa faute est expiée, qu’elle a reçu de la main de l’Éternel double peine pour tous ses péchés” [Isaïe 40, 2].
C’est comme un homme hospitalisé : tant qu’il est malade il n’a pas le choix, il doit rester à l’hôpital. Mais quand il sent revenir ses forces, l’hôpital lui devient insupportable, il n’a plus la patience d’y rester, ne serait-ce qu’un instant. Nous sommes restés à l’hôpital pendant deux mille ans, nous y avons fait des rêves de vérité, et c’est grâce à ces rêves que nous avons tenu bon.
…une forte motivation pour comprendre les choses et faire le bien, non par obligation, ni parce que c’est écrit dans le ‘Choulhan ‘Aroukh’, mais parce que c’est sa nature, une connaissance intuitive de nombreuses voies et chemins dans les manières de vivre, la Génération a une connaissance intérieure et instinctive du bien. Mais alors, pourquoi la réalité se montre-t-elle si compliquée ? Réponse :
Bien qu’ils [ces chemins] ne soient ni aboutis ni parfaits, car ceci n’est que le début du chemin. Entre un petit singe et un bébé, lequel est supérieur à l’autre ? – le bébé bien sûr. Pourtant, le singe se débrouille plus tôt de manière autonome, et il est obéissant, alors que l’enfant fait des bêtises ! – Oui, mais ce n’est que le début du chemin. Cette génération est encore dans l’enfance, mais cela n’empêche pas qu’elle possède une grande richesse potentielle… elle est déjà avide de pensée et de raison, et également d’un sentiment de droiture riche et suave, frais et vivant. Pour parler notre langage, la Génération a besoin de ‘se connecter’, et en attendant, tant qu’elle n’est pas connectée, sa tendance au bien reste immature, confuse, elle ne s’est pas encore organisée.
En fait, dans les conditions d’autrefois, il y a environ trois siècles, les générations étaient différentes, en raison du caractère dont on avait pris l’habitudede présenter l’enseignement de la Thora, de la morale (moussar) et de la pratique [religieuse] (halakha) dans ces jours révolus, – l’enseignement de la Thora était alors formulé autrement, habillé autrement, “chaque génération a ses commentateurs” [Sanhédrin 38b], chaque génération a ses manières d’expliquer, la Thora est toujours la même, c’est son enveloppe d’explications qui change – la Génération n’était généralement pas prête à se considérer comme digne de grandes aspirations, et toutes ses carences morales ne pouvaient que converger vers une certaine bassesse du désir, quelle qu’en soit la nature. On enseignait une Thora rabaissée parce qu’elle était adaptée à la génération, Mais il y a tout de même à faire cette critique, qu’on ne donnait pas à la génération les moyens d’élever son niveau, parce qu’on ne lui enseignait pas la émouna.
Mais à présent, la collectivité prend le pas sur les individus, ce qui fait partie du processus général de l’histoire humaine. Quand le Rav dit “sur les individus”, il veut parler des Grands de la génération.
Le Maharal écrit que nous devons avoir une ‘crainte révérencielle’ devant nos maîtres [Introduction de ‘Béer Hagola’ / ‘Le Puits de l’Exil’]. La ‘crainte révérencielle’ consiste à prendre conscience de la grandeur des Richonim par rapport à notre manque relatif d’intelligence et de compréhension. Ce n’est pas un simple sentiment, mais pour l’essentiel le résultat d’un travail de réflexion.
Quoi qu’il en soit, dit le Rav notre maître, aujourd’hui l’ensemble du public s’est élevé. Par quel mérite ? Par le mérite de l’héritage spirituel transmis de père en fils, par le mérite des caractères spirituels acquis, positifs et négatifs, qui passent de père en fils, comme il est écrit : “J’inspecte la faute des pères chez les fils jusqu’à la troisième et à la quatrième génération pour ceux qui me haïssent, et Je dispense ma bonté jusqu’à la millième pour ceux qui m’aiment et qui observent mes commandements” [Exode 20, 5-6]. Après quatre générations le défaut moral ‘s’est dissous’, sauf si le fils choisit de persister dans les mauvais choix de son père ; alors que les caractères acquis se maintiennent pour toujours.
Si l’héritage spirituel se maintient de père en fils, il se maintient à plus forte raison dans la nation. La nation enfante la génération à venir, et chaque génération engendre une génération. Même si une génération a peu de mérites, elle a toujours fait quelques bonnes choses, et la suivante commence à un niveau supérieur. La qualité morale acquise par la génération précédente par la peine et le travail passera à la suivante sous forme d’une aptitude de l’âme. La nouvelle génération sera peut-être plus fautive que la précédente, mais du point de vue de sa qualité d’âme [‘nechama’], elle sera supérieure. Et cette supériorité va en grandissant jusqu’à ce qu’on atteigne un point critique : la génération des ‘talons du Messie’.
Nous comprenons donc que la génération des ‘talons du Messie’ résume toutes les générations précédentes, et qu’elle possède toutes leurs qualités. Pas nécessairement par son mérite comme une récompense, mais comme un cadeau transmis par les générations précédentes, conformément au projet divin de la montée des générations. Ce sont deux modalités de la démarche divine, qui sont appelées par le Ramhal ‘hanhagat hayihoud’ [la ‘démarche de l’unicité’], qui est la démarche des nechamot et de la ségoula d’Israël, et ‘hanhagat hamichpat’ [la ‘démarche du jugement’], qui est la démarche de la récompense et de la punition. Chez le Rav notre maître, ces notions sont appelées ‘béhira’ [‘libre choix’], et ‘ségoula’ [essence profonde de l’âme collective d’Israël].
Nous avons dit que le collectif s’est élevé dans son ensemble. Cette élévation ne concerne pas nécessairement l’action, elle concerne principalement le potentiel. Mais il est bien sûr impossible que tout reste au niveau du potentiel sans jamais se traduire dans l’action. Il y a des choses qui se traduisent par l’action, comme « les sentiments de bonté, de droiture, de justice et de miséricorde », dont le Rav notre maître a déjà parlé. Si une génération est entièrement bonne au dedans, il est impossible qu’elle soit entièrement mauvaise au dehors.
Ce qui a été dit sur la ‘descente obligée des générations’ n’est pas fondé. Comme le dit le roi Salomon : “Ne demande pas : ‘qu’y avait-il aux temps anciens pour qu’ils soient meilleurs que les nôtres ?’, – car ta question manquerait d’intelligence”. [Ecclésiaste 7, 10]. Le concept de la descente des générations est fondé en ce qui concerne les individus : le rav Untel est inférieur à son rav, qui est plus grand que lui. Il y a en fait deux sortes de grandeur : la grandeur catégorielle et la grandeur individuelle. Du point de vue de la grandeur catégorielle [la valeur collective du groupe], les rabbanim de notre génération, et la génération elle-même, sont plus grands qu’autrefois. Mais du point de vue de la grandeur individuelle, les générations passées étaient supérieures.
À quoi la chose ressemble-t-elle ? C’est comme si on demandait ce qui a le plus de valeur, un avion hors d’usage ou un vélo en état de marche. Du point de vue pratique, il vaut mieux avoir le vélo, et c’est ce qui correspond à la grandeur individuelle. Mais du point de vue de la valeur ‘catégorielle’, l’avion est supérieur. C’est ainsi que l’homme de notre génération a une grandeur catégorielle supérieure, car chaque génération ajoute à la précédente.
On raconte qu’un homme avait honte devant les autres de la grandeur de son ombre. Il essaya de la balayer, de la nettoyer, de la recouvrir, mais sans succès… Un jour il entra dans une maison encombrée d’échafaudages, et il fut obligé de se baisser. Alors il découvrit sa nouvelle ombre, petite et mignonne, et depuis ce jour-là il marcha courbé… C’était peut-être une bonne solution pour lui, mais pour notre génération la solution n’est certainement pas de se courber pour diminuer sa grandeur. Il faut savoir qu’une grande génération a aussi une grande ombre !
Nos Sages ont dit : “Ils ont fauté doublement, comme il est écrit : ‘une faute a fauté Jérusalem’ [Lamentations 1, 8] ; et ils ont été frappés doublement, comme il est écrit : ‘Car elle a reçu doublement [son châtiment] de la main de l’Éternel pour toutes ses fautes’ [Isaïe 40, 2] ; et ils sont consolés doublement, comme il est dit : ‘Consolez, consolez mon peuple, dira votre Dieu’ [Isaïe 40, 1]” [Eikha Rabba 1, 57].
Et dans le même sens, le Rav notre maître écrit dans Orot : “Grands nous sommes, et grandes sont nos erreurs. À cause de cela, grands sont nos malheurs, et grandes seront aussi nos consolations” [Orot Hatehiya 5]. Tout ce que nous faisons, nous le faisons en grand. Nos mitsvot sont grandes, comme celle de l’édification d’un état, et nos sottises sont grandes elles aussi, comme la signature des accords d’Oslo.
…ce qui fait partie du processus général de l’histoire humaine. La plupart des analyses développées dans ‘Maamar Hador’ ne concernent pas seulement le peuple d’Israël. Mais chez nous, les changements ont été plus drastiques.
À la plupart des époques de l’Histoire, nous trouvons dans les premières générations des sages éminents, géants de l’esprit, dont la grandeur et la force spirituelle nous stupéfient. Mais la plupart des gens étaient livrés à la bassesse de leur condition, aussi bien sur le plan intellectuel que sur le plan moral. L’humanité dans son ensemble était inculte et ignorante, dégradée et corrompue, plongée dans le meurtre, la débauche et l’idolâtrie, qui ne sont pas de moindres transgressions. Ces générations étaient avilies.
A vrai dire, la masse de notre peuple s’élevait au-dessus de toute autre du fait de la sainteté divine qui le recouvrait, et il était une bannière [pour les autres peuples]. Par rapport aux autres peuples, nous étions de l’or, mais par rapport à notre génération comme du plomb ! Dans les dernières générations, les géants commencèrent à décliner – bien que pas d’un seul coup – alors que la collectivité allait en s’élevant. Dans notre peuple il y eut de moins en moins d’ignorants, alors qu’en face d’eux les géants et les tsadikim se faisaient plus rares et de moindre envergure. Dans l’époque tumultueuse – pleine de tempêtes et de révolutions – où nous vivons, ce phénomène persiste avec une évidence flagrante.
Cette ascension du grand nombre fut aussi la cause de sa chute – comment une élévation peut-elle provoquer une chute ? Réponse : car une génération qui trouve que tout ce qu’elle entend et ce qu’elle voit de ses parents et de ses maîtres est indigne sa valeur a le coeur insensible à leur autorité morale et celle-ci est incapable de briser sa soif.
