Yom Ha’atsma’out – le Retour à Sion


(Tsahal dans le ciel de Tel Aviv, à Yom Ha’atsma’out)


Par le Rav Chlomo Haïm Hacohen Aviner – chelita, d’après un enseignement du Rav Tsvi Yéhouda Hacohen Kook – zatsal – en 5735 (1976)


D’exceptionnels changements se sont produits en Terre d’Israël depuis une centaine d’années. Cependant, l’amplification du quotidien par les médias déforme et obscurcit la vue d’ensemble, qui ne peut apparaître que sur le long terme.

Normalité et anormalité

L’évènement majeur de ces cent dernières années, c’est le retour du peuple juif à son état naturel, conformément à son essence propre et à sa foi.

La situation anormale de l’exil des Juifs hors de leur pays générait d’autres anomalies, par exemple le fait que c’étaient d’autres nations (Turcs ou Britanniques) qui réglementaient les entrées et les sorties des Juifs dans leur propre pays.

Le Maharal de Prague (…) définit la normalité d’un peuple comme la réunion de trois conditions. Il doit être : 1/ sur sa terre ; 2/ libre, indépendant ; 3/ ensemble, et non dispersé.

Si le judaïsme n’était qu’une religion, le problème ne se poserait pas. La religion étant une vérité extra-territoriale, elle dépasse les frontières. Le fait qu’un Juif non-religieux demeure un Juif montre bien que les Juifs, avant d’être les fidèles d’une religion conforme à leur nature profonde, constituent une nation forgée par une initiative divine : “Ce peuple, Je me le suis créé” [Isaïe 43, 21]Et Dieu dit à Abraham : “Je ferai de toi une grande nation” [Genèse 12, 2]. D’où l’injonction : “Va (…) vers ton pays” [Ibid. 1].

Pendant deux millénaires, la nation juive se trouvait dans la situation anormale d’un peuple privé de sa terre. Depuis ces cent dernières années, et plus intensément encore depuis une quarantaine d’années, on assiste à un retour à la normale : les Juifs ont leur état, dirigent leur destin.

Ce n’est pas un hasard de contingences historiques, de bouleversements aveugles qui ont ramené le peuple juif vers sa terre. Les Prophètes de la Thora ont promis que le peuple juif reviendrait sur sa terre et en prendrait possession [ex. Deutéronome 30]. C’est ce qui s’effectue aujourd’hui lentement, et notre génération a le privilège d’en être le témoin.

Il est également écrit que le peuple reviendra vers Dieu. Cette évolution se produira de façon certaine sur la terre d’Israël et non pas en terre d’exil, ne serait-ce que parce qu’à plus ou moins long terme, il n’y aura plus de Juifs en exil. Le prophète Ézéchiel disait que l’exil est une tombe [Ézéchiel 37]. L’Europe est en effet un cimetière du peuple juif. Six millions ont disparu pendant la Shoah, et depuis la Shoah encore quelques millions de Juifs se sont fondus et confondus dans l’assimilation chez les nations. Pendant des siècles, la terre d’Israël offrait un spectacle de désolation et de désastre alors que l’exil prospérait plus ou moins bien. Aujourd’hui la situation s’est renversée. L’exil est devenu un cimetière et la terre d’Israël refleurit. Le regain de vitalité que connaît la vie juive en exil n’est qu’une illusion d’optique, et ne fait qu’y prolonger l’agonie du peuple juif.

Mitsva et promesse

Le retour sur la terre d’Israël n’est pas seulement une promesse divine ou un décret divin, c’est également une mitsva, un devoir d’ordre religieux, une responsabilité de tout Juif vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis du peuple juif.

Alors que le Ramban statue que c’est une mitsva d’habiter en terre d’Israël, d’en prendre possession et de la reconstruire [Livre des Commandements de Maïmonide, quatrième addendum], pendant deux mille ans il était impossible de monter en Israël. Un retour après deux mille ans d’absence peut susciter des problèmes. Si on ne peut les résoudre par des moyens pacifiques, la guerre s’impose : une guerre d’indépendance puis une guerre de défense. Il se trouve d’ailleurs que la guerre d’indépendance d’Israël était en même temps une guerre de défense. Le nom même de l’armée d’Israël précise qu’il s’agit d’une armée de défense.

Le fait que le retour en terre d’Israël soit à la fois une mitsva et une promesse divine est parfois générateur de confusions dans le monde juif. En effet, s’il s’agit d’une promesse divine, toute initiative humaine serait vaine tant que le moment n’est pas arrivé. Cette interprétation incite donc à une attitude passive, contemplative, d’attente persévérante dans la foi et dans la confiance. Si, par contre, il s’agit d’une mitsva, il faut l’accomplir et c’est prendre une responsabilité que de ne pas essayer, quelles que soient par ailleurs les chances de réussite.

Cette grave controverse sur l’initiative ou l’attente (qui équivaut à demander si c’est Dieu ou les hommes qui sont les agents de l’Histoire), a été éclairée par un des plus grands Sages du siècle passé : le Rav Kook a expliqué qu’il n’y avait pas de contradiction entre ces deux attitudes, et qu’une parole divine pouvait être simultanément commandement et promesse. Dans le même ordre d’idées, on peut rappeler l’injonction de la Thora : “Perou ou-revou”“Croissez et multipliez-vous” [Genèse 1, 28], qui est à la fois une promesse et une mitsva. Il s’agit d’une association de l’homme à l’œuvre divine de la Création. Il y a des choses que Dieu choisit d’accomplir par l’intermédiaire de l’homme et de ses efforts.

Révolutions historiques

Pendant deux mille ans, toutes sortes de facteurs (pirates, brigands, croisés, musulmans, etc.) ont rendu impossible le retour sur la terre d’Israël. Quelques rares accalmies permettaient épisodiquement l’arrivée de quelques poignées d’individus (Saladin par exemple a autorisé le retour du peuple juif en Israël, ce qui a permis l’arrivée d’environ trois cents Sages de France dont Rabbihiel de Paris), mais d’une façon générale, toutes sortes de murailles se dressaient pour faire échouer les tentatives.

Ces cent dernières années, les murailles se sont écroulées. Les ennemis, les peuples, les empires, les nations (Empire Ottoman, Empire Britannique) qui dominaient cette terre se sont effondrés. Rabbi Abba précise en outre qu’il n’est pas de meilleur signe de la fin de l’exil que ce qui est décrit dans le chapitre 36 du prophète Ézéchiel, qui annonce la fécondité retrouvée de la terre d’Israël [Guemara Sanhedrin 98a].

Si, ces cent dernières années, l’attachement du peuple juif à sa terre ne s’est plus manifesté seulement par des prières et des nostalgies, mais est devenu sérieux, pratique, concret, c’est qu’il s’est produit également des changements intérieurs.

Révolutions intérieures

(…) Dans le Kouzari, célèbre ouvrage de Rabbi Yéhouda Halévy, le roi des Khazars, après que le Sage lui ait expliqué la valeur et la sainteté de la terre d’Israël, s’étonne de ce que les Juifs ne s’y précipitent pas et se contentent de répéter dans leurs prières ce qui, non suivi d’un passage à l’acte, n’est que ‘piaillements de perroquets’ et paroles vides d’intention. “Tu m’as fait honte”, répond le Sage [Kouzari 2, 24].

(…) Rabbi Abraham Ibn ‘Ezra rappelle la frayeur des six cents mille Enfants d’Israël en armes devant la cavalerie égyptienne lors de la sortie d’Égypte. On sait que le nombre n’est pas déterminant dans les combats ; l’obstacle était d’ordre psychologique. L’esclavage subi pendant deux cents ans anéantit le courage. La peur est d’ailleurs une des malédictions de l’exil : “Le bruit d’une feuille emportée pas le vent les poursuivra… ils fuiront… ils tomberont sans qu’on les pouirsuive” [Lévitique 26, 36].

Cette attitude également s’est modifiée ces cent dernières années. Le peuple juif a réappris le courage dans les difficultés de l’exil, tout comme il l’avait réappris, dit Maïmonide, durant les quarante ans passés dans le désert à reforger sa personnalité [Guide des Égarés 3, 24]. Il fait preuve aujourd’hui d’un amour et d’un dévouement exceptionnel pour la terre d’Israël.

Dieu a créé des circonstances historiques extraordinaires qui ont permis le retour à Sion et la re-création de l’État d’Israël. Il a également provoqué les bouleversements historiques de notre psychologie intérieure qui nous ont rendus courageux.

La promesse divine de résurrection nationale a donc été accomplie, mais à travers l’homme et ses efforts. C’est également ainsi que s’effectue la résurrection spirituelle, le renforcement du monde intérieur de chacun.

La lumière surgissante

Certes les problèmes ne manquent pas en terre d’Israël mais, de même qu’à l’aurore le globe solaire ne se manifeste que progressivement par des lueurs avant d’apparaître dans toute sa splendeur, de même la Gueoula (Délivrance) du peuple juif s’effectue par étapes [cf. Talmud de Jérusalem, Berakhot 1, 1], et il faut savoir rendre grâce à Dieu même si l’œuvre est encore imparfaite.

Ce qui frappe dans l’argumentaire des Juifs qui refusent de monter en Israël, c’est d’abord son étrange variété, mais surtout le fait que chaque argument trouve chez un autre Juif son contraire : l’État d’Israël serait, selon les uns et les autres, trop clérical ou insuffisamment religieux, trop centralisateur ou trop libéral, inféodé aux États-Unis ou au contraire d’une inadmissible arrogance à leur égard ; l’armée israélienne, selon les uns, ferait preuve d’une insigne indulgence, et selon les autres de cruauté. Ce sont en réalité des prétextes habillés en arguments et masquant la plupart du temps des faiblesses personnelles.

Si un Juif doit monter en Israël, c’est parce que c’est sa maison. On ne pose pas de conditions pour rentrer chez soi. La question est de savoir si l’on veut observer l’histoire en spectateur pour finalement la subir, ou en être un témoin actif et y participer. Et l’attitude noble, lorsque surgissent des problèmes, consiste à contribuer à les résoudre, et non à se contenter de les dénoncer.

Grande est la tâche qui attend le peuple juif en Erets Israël : il s’agit de construire un état, de renforcer l’amour au sein du peuple juif, de restaurer l’agriculture, l’industrie, l’armée, la droiture, la justice, la foi, la piété, et en couronnement de l’œuvre, le Temple.

Le Rav Kook disait : “Alors que les souffrances subies en exil de nos jours sont les douleurs de l’agonie, celles que connaît de nos jours la terre d’Israël correspondent aux douleurs de l’enfantement”.

[In : ‘Le Souffle de Vie”, Jérusalem 5757 (1997), pp. 34-38.]

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