3. La guérison de la nation

Comment avons-nous guéri ? Simplement comme ça ? –Non. Le long et terrible exil a été le « creuset de fer » qui l’a affinée et purifiée avec toutes ses terribles souffrances, “comme un feu purificateur, comme la lessive des blanchisseurs”. Cette pression effroyable, les souffrances qui dépassairent toute limite humaine, surtout dans la dernière période – le Rav notre maître fait apparemment référence aux pogroms de Russie. Il n’a pas vécu la période de la Shoah. Certes il l’a pressentie, mais il appartenait à l’époque précédente. Si l’on met toutes les souffrances de l’exil sur un plateau de la balance, et les souffrances de la Shoah sur l’autre plateau, la Shoah pèse plus lourd que tout le reste. L’auteur de ‘Ech Kodech’, Rabbi Kalonymus Kalman Shapira, Admor de Piaseczno, écrit que les souffrances de la Shoah ont été le polissage intérieur de la nation qui l’a préparée à la Délivrance, et le Rav Issakhar Chlomo Teikhtal, dans son livre Em Habanim Seméha, écrit que la leçon essentielle à tirer de la Shoah est d’en apprendre ce qu’il faut faire, à savoir : monter en Terre d’Israël, construire le pays et unir la nation. furent comme les flammes d’un feu dévorant qui blanchirent, abrasèrent, purifièrent, adoucirent et affinèrent le cœur de pierre : « J’ôterai le cœur de pierre de leur corps, et Je leur donnerai un cœur de chair »  [Ézéchiel 11, 19].

Tout cela avait déjà commencé avec les souffrances de l’exil [avant la Shoah]. “Le sel adoucit la viande et les souffrances polissent le corps de l’homme entièrement”. Grâce à la brûlure du sel la viande se conserve. Autrefois, quand il n’y avait pas de réfrigérateurs, on conservait la viande dans le sel. Les marins qui partaient plusieurs mois en mer pêchaient des poissons et les conservaient dans le sel. Les souffrances de l’exil ne sont pas une punition mais un remède, une purification.

Le Rav notre maître explique ailleurs cette notion de ‘purification’ par le secret de la ‘montée des générations’. En fait, ce n’est pas contradictoire, car les qualités morales qui amènent la purification ont été acquises par des souffrances, [et ces mérites ont été cumulés de génération en génération].

Le jugement qui s’applique à la nation est de même nature que celui qui s’applique à l’homme. Le Rav Kook notre maître s’est occupé essentiellement de la Thora de la nation. Mais il a aussi abordé bien sûr la Thora de l’individu, par exemple dans ‘Orot Hatechouva’, ‘Moussar Avikha’, une moitié de ‘Aïn Aya’ et ‘Orot Hakodech’. De très nombreux livres ont été écrits sur la Thora de l’individu pendant les deux mille ans d’exil, des livres de moussar puissants et excellents qu’il faut étudier, depuis Hovot Halevavot jusqu’à Messilat Yécharim‘. Mais quant au perfectionnement moral au niveau collectif, nous manquons de livres pour l’analyser et pour nous guider. On ne s’est pas occupé de cela, ou plutôt le temps n’était pas encore venu de s’occuper de cela. Il est préjudiciable d’aborder les sujets de manière prématurée, de même qu’il serait nocif de prendre un jeune enfant pour l’instruire sur les relations conjugales !

À l’armée, il y a à la fois une formation de l’individu, pour apprendre au combattant comment survivre seul dans une forêt par exemple, et une formation du collectif, pour apprendre comment fonctionne une section ou une brigade. Bien entendu, les deux types de formation sont complémentaires, car on ne cherche pas à former des combattants isolés !

Le livre du Tanya est tout entier consacré à l’individu, il n’y est pas question de la dimension collective. Un jour, quand je faisais mon service militaire pendant la Guerre de Kippour, des hassidim de Habad vinrent parler aux soldats ; ils donnèrent une pièce de dix agourot à chacun en disant : “Tu es ‘chargé d’une mitsva’, et aux chargés d’une mitsva il n’arrive rien de mal ; à la fin de la guerre donne cette pièce à la tsedaka, et d’ici là elle te protégera”. L’un d’eux demanda : “Et le fait que je suis combattant, ce n’est pas une mitsva pour vous ?” – Les Habad lui répondirent : “Maintenant tu as deux mitsvot, celle de la guerre et celle les dix agourot” ! Les hilonim m’ont regardé, et moi j’ai évité leur regard… les Habad n’ont pas compris.

Une autre histoire, qui illustre ces deux dimensions de la Thora, m’a été racontée par un ami rabbin : “Un jour, des hassidim de Habad sont venus dans notre unité. Ils ont parlé, ils ont raconté des histoires, ils ont chanté, et ils nous ont relevé le moral. Et puis ils sont partis. Et moi,” me raconte ce rabbin, “alors que j’étais embusqué avec d’autres soldats dans une position, je me dis à moi-même : ‘Comme je les envie ! Pourquoi ne fais-je pas cela ? Je suis pourtant directeur de collège, n’en suis-je pas capable ?’ C’est alors qu’un camarade athée me prit par l’épaule pour me réconforter, comme s’il avait deviné le fil de mes pensées. Il me dit : ‘c’est vrai, ils nous ont donné de la joie, mais toi, tu es ici embusqué avec moi, et ça c’est autre chose !’”. La Thora de Habad ne s’adresse pas au collectif mais à l’individu. Parfois, le Rav notre maître nous fait entrer dans son ‘laboratoire’, comme ici quand il dit que les souffrances purifient non seulement l’individu, comme le dit la Guémara, mais aussi la nation.

Dans l’introduction de son livre ‘Chabbat Haarets’, le Rav notre maître dit que la Chemita est pour le collectif ce qu’est le Chabbat pour l’individu, c’est une année consacrée au rapprochement avec Dieu. Le Rav Chlomo Yossef Zevin demanda à notre maître le Rav Tsvi Yéhouda quelle était la source de ces enseignements. Notre maître répondit : “Dans le Zohar [Yitro 58, 2] il est écrit à propos du Chabbat : ‘le Chabbat, une autre âme est donnée à l’homme, une âme supérieure’ ; et dans un autre passage [Béhar 107] : ‘ce verset parle de la Knesset Israël… C’est ce qui est dit [Vayikra 25, 2] : Quand vous viendrez au Pays… la terre se reposera’”. Le Chabbat pour l’individu, la Chemita pour la nation.

Elle s’est polie et purifiée, son cœur est un cœur nouveau et pur, ses reins sont prêts pour toute élévation sublime et sainte. C’est une génération idéaliste.

Dans le livre d’Ézéchiel [chap. 37], il est écrit qu’en Terre d’Israël Dieu nous donnera un cœur nouveau : « Je vous ferai remonter de vos tombeaux, mon peuple, et Je vous amènerai en Terre d’Israël… et Je mettrai mon esprit en vous et vous vivrez ! » [v. 12-14]. Il faut dire par conséquent que le cœur nouveau qui est donné ici en Terre d’Israël est le résultat de deux mille ans de purification en exil. Ce n’est pas par miracle que nous recevons un cœur nouveau sur cette terre. Si tu tiens que c’est la Terre d’Israël qui donne un cœur nouveau, comment peux-tu expliquer les destructions et les exils [à des époques où le peuple d’Israël était sur sa terre] ?  Tu vois bien qu’à ces époques la Terre ne nous a pas donné un cœur nouveau ! C’est pourquoi on peut dire que la Terre d’Israël tend la lumière à celui qui fait techouva, mais elle ne transforme pas automatiquement ses habitants en tsadikim. Il faut adhérer à la Thora, il faut se perfectionner et travailler ses qualités morales.

Il faut comprendre de la même façon les autres paroles de nos Sages dans le même style, comme : « Un homme n’est pas promu à un grand rôle sans que toutes ses fautes soient effacées » [Sanhédrin 14a], ce qui veut dire que sa nouvelle position est supposée l’inciter à la techouva. Et de même : « Au moment où un homme épouse une femme, ses fautes sont annulées » [Yébamot 63b]. Et celui qui n’est pas marié et qui fait techouva, ses fautes ne sont-elles pas annulées ? Cela veut dire que le nouveau marié est incité à faire techouva. Les Sages ont dit aussi : « Celui qui observe Chabbat conformément à la halakha, même s’il pratique l’idolâtrie comme la génération d’Énoch, cela lui est pardonné » [Chabbat 118b]. Le Hayé Adam dit dans son introduction aux halakhot de Chabbat que ceci n’est pas un ‘truc’, mais qu’en observant le Chabbat un homme est amené à faire techouva, et que de ce fait on lui pardonne le reliquat de ses fautes. Toutes ces actions ne fonctionnent pas comme des amulettes ! Les gens s’imaginent qu’on peut baigner dans la faute et l’expier par une amulette… Or, les amulettes n’existent pas, ce qui existe, c’est l’éveil spirituel.

Rabbi et les Hakhamim sont en désaccord sur ce qui fait expiation des fautes à Yom Kippour : est-ce la ‘force spécifique de Yom Kippour’ qui fait expiation, même en l’absence de techouva, ou est-ce la techouva à Yom Kippour qui fait expiation ? Un avis soutient que la ‘force spécifique de Yom Kippour’ n’agit que par le mérite du bouc émissaire, comme c’est expliqué dans la Thora : le bouc, qui fait partie du service sacrificiel, éveille des sentiments de techouva dans le cœur de la nation. Bien que je n’offre pas moi-même un sacrifice et que je ne me trouve pas dans l’enceinte du Temple, je suis influencé par le service qui s’y déroule grâce au lien des âmes entre elles. On peut apparemment objecter : comment alors peut-il y avoir une persistance des fautes ? Comment se fait-il que nous ayons été exilés ? Pourquoi Yom Kippour, qui a lieu chaque année, n’a-t-il pas fait l’expiation de toutes nos fautes ? Il faut comprendre que certes, le bouc pour Azazel exerce une action sur l’âme, mais que l’homme doit être associé à cette action, sinon cela ne sert à rien.

Dans le même ordre d’idées, le Rav notre maître explique que l’enseignement de nos Sages – « Celui qui étudie les lois des sacrifices, c’est comme s’il offrait un sacrifice [expiatoire] » – concerne celui qui en approfondit vraiment l’étude, et non pas celui qui se contente d’une simple lecture. Dans ‘Chemona Kevatsim’, le Rav notre maître développe cette idée, et dit que la véritable lecture du rituel des sacrifices doit se faire dans une effervescence de l’âme, et qu’elle n’a aucun effet ‘magique’. Sans techouva véritable, la faute n’est pas effacée.

Les mitsvot n’‘éteignent’ pas les fautes. Une mitsva est une mitsva, elle ne fait pas compensation pour une faute. Par exemple, nos Sages disent [Berakhot 61a] : « Celui qui donne des pièces à une femme de la main à la main pour la regarder, même s’il est chargé de Thora et de bonnes actions comme Moïse notre maître, ne sera pas lavé de la condamnation au Guéhinom« . Et dans le Traité Avot ils est dit [chap. 4] qu’il n’y a pas de présent corrupteur devant le Saint-Béni-Soit-Il. Le Rambam demande : « Avec quoi pourrait-on corrompre le Saint-Béni-Soit-Il ? » – et il répond : « Avec des mitsvot ». Dieu est pointilleux avec les justes au cheveu près [Yébamot 121b], et il est donc impossible de dire : « telle mitsva annule telle faute ». Il y a des gens qui pensent que celui qui arrive sur la tombe de Rabbi Nahman de Bratslav voit ses fautes annulées – non. Mais il est possible que l’éveil à la techouva sur sa tombe amène à l’effacement des fautes. Déjà, le Roi des Khazars s’était élevé contre l’islam et le christianisme parce qu’ils prétendaient qu’un seul mot pouvait faire mériter le monde à venir [Kouzari 1, 110].

Un correction supplémentaire apportée par l’exil a été l’abandon forcé de la politique, qui était caractérisée par la méchanceté de ses dirigeants. En exil, nous avons abandonné la politique.