11. Une grande génération – en potentiel

 


Mais même si elle le voulait, elle ne pourrait pas rester courbée la tête basse, ni supporter un joug et un fardeau où elle ne pourrait trouver aucun signe de lumière de vie, pour éclairer la connaissance et le sentiment. La génération ne fera que des choses avec lesquelles elle se trouvera en plein accord, au niveau de l’intelligence comme au niveau du sentiment.

Il y a une discussion dans la Guemara [Roch Hachana 26b], pour savoir si le chofar dans lequel on sonne à Roch Hachana doit être courbé comme la corne du bélier, ou dressé comme celle de l’antilope ; et pour savoir si celui qui prie à Roch Hachana doit baisser la tête vers le sol, ou lever les yeux vers le ciel. La halakha tranche que le chofar courbé est préférable [Orah Haïm 586, 1]. La Guemara fait cependant remarquer que le chofar du Yovel, par lequel on recouvre la liberté, doit avoir une forme dressée. Par rapport à la manière d’éduquer aussi, il y a des générations dont on doit infléchir la vitalité, et il y en a d’autres à qui l’on doit faire reprendre vie. Il y en a d’autres encore avec qui l’on doit combiner les deux opérations, ce sont des générations de bein hachemachot [‘du crépuscule’ – thème développé dans Chabbat 34b-35b].

Les générations qui sont corrompues et portées au mal dans leurs désirs comme dans leurs actes, on doit les infléchir selon l’enseignement : “Qui est l’homme fort ? Celui qui maîtrise son penchant” [Avot 4, 1] – son penchant au mal. Mais celles qui sont portées au bien, même si ce n’est que par bonne volonté, il n’y a pas à les briser, ce serait dommage ! Elle se sont empêtrées, elle se sont embrouillées, elles sont frappées de mauvaise compréhension, c’est pour cela qu’elles fautent. Dans de telles générations, il faut accentuer le penchant au bien. Mais à l’opposé, si l’on essaye de développer l’initiative de la mauvaise génération, c’est principalement la tendance au mal qu’on fera grandir, et alors le résultat sera désastreux. Dans une telle génération, il faut multiplier les jeûnes, frustrer la volonté et mortifier le corps.

Le Rav notre maître dit : même si notre génération le voulait, elle ne pourrait ni se soumettre ni s’incliner, car elle n’est pas bâtie psychologiquement pour se prêter à cela. Certes, un homme, en sa qualité d’homme, doit porter le joug. Mais quel joug ? Si la génération voit qu’il y a derrière ce joug une lumière de vie, de connaissance, d’intelligence et d’idéal, alors elle sera prête à se jeter dans l’eau ou dans le feu pour le poursuivre. Mais si on lui dit simplement : “voilà ce que tu dois faire”, elle n’en aura aucun désir.

Elle ne pourra pas revenir par la crainte, même si elle voulait, car la peur n’a pas de prise sur elle [bien sûr on parle de la génération dans son ensemble, et non d’un groupe de gens ici ou là ont encore les caractères des générations précédentes], mais elle a une capacité exceptionnelle de revenir par l’amour, auquel la crainte révérencielle [‘irat haromemout’] viendra se joindre. Par ‘crainte révérencielle’, on veut parler du frémissement de sainteté qu’on éprouve devant les choses sublimes. C’est pourquoi la crainte révérencielle est associée à l’amour de Dieu.

En fait, notre génération déstabilisée n’a encore rien produit de concret. Elle est toujours en effervescence, elle se dispute, elle contredit, mais concrètement elle ne fait rien, car par le déni de tout elle ne produit rien de positif. C’est du moins ce que le Rav notre maître a écrit à son époque, mais depuis cette ‘génération déstabilisée’ a fait beaucoup de choses ! Elle mis en marche la construction du pays et le retour à Sion, elle a fondé l’état et elle a créé l’armée. Et aussi, la terre d’Israël est pleine de Thora, alors qu’à l’époque du Rav il y avait seulement quelques yéchivot.

Mais elle a un riche potentiel. La grandeur de la génération est du côté de son potentiel, et non du côté des réalisations concrètes. Et aujourd’hui, le potentiel de la génération s’est accru par rapport à ce qu’il était dans le passé, du fait que la sainteté se cumule selon le secret de la ‘montée des générations’, comme on l’a vu plus haut. On voit en effet que notre génération a réalisé énormément de choses, à la fois dans le domaine du saint et dans celui du profane.

Une génération comme celle-ci, qui va se faire tuer bravement pour des buts qu’elle considère comme suprêmes, et dont une part notable n’est motivée que par le sentiment de la droiture, de la justice et de la conviction profonde, ne peut pas être méprisable, même si ses objectifs sont complètement erronés. Au contraire, son esprit est supérieur, grand et vigoureux. Ceci est visible par exemple dans la révolution communiste, qui a lutté pour améliorer la situation des travailleurs, et où de nombreux Juifs ont milité. Encore aujourd’hui, on voit des gauchistes extrémistes se coucher devant des bulldozers pour empêcher l’édification d’un quartier juif, parce qu’ils veulent empêcher de faire du tort aux Arabes. Ce sont des idéalistes, même s’ils se fourvoient complètement. Ils organisent des manifestations violentes, ils refusent d’être incorporés dans Tsahal, même au prix d’un emprisonnement, ce qui n’est pas une partie de plaisir… Bien sûr qu’ils sont dans l’erreur, ils sont dans la confusion, ils sont misérables… Mais ce sont des idéalistes !