8. Le polissage par les épreuves

Par la voie de quels événements l’élévation de la génération s’est-elle produite ? Le Rav Kook notre maître répond : les malheurs l’ont polie, l’ont lavée. C’est une poussée de croissance aiguë, dépendante des secrets des âmes, mais ces secrets sont soutenus par les événements historiques.

Impossible de décrire les malheurs qu’a subis le peuple d’Israël en exil. Il n’en est pas d’exemple chez les autres peuples, et il n’est pas de paroles qui puissent les décrire. Toutes les expulsions, les corvées, les viols, les meurtres, les tortures, la persécution religieuse, la Shoah… et surtout la destruction de la dignité humaine, du moral et de la confiance en soi, et même quand nous sommes sur notre Terre les Arabes nous attaquent par derrière. Tous ces malheurs polissent et nettoient nos âmes.

Mais n’y a-t-il pas d’autre moyen de les dégrossir ? Bien sûr qu’il y en a un, c’est l’étude de la Thora. L’étude de la Thora a le même effet que les épreuves, c’est pourquoi il est écrit dans la Guémara :

“S’il a fait son examen de conscience et s’il n’a pas trouvé de défaut pour expliquer les épreuves qui l’accablent, alors il doit les imputer à l’annulation de son étude de la Thora [‘bitoul Thora’]” [Berakhot 5a].

Et s’il n’a pas annulé son étude, il a de toute façon manqué de cette purification, de cette élévation que procure l’étude de la Thora. En pratique il n’étudie pas la Thora, c’est pourquoi il n’y a aucune alternative aux épreuves qui le purifieront, pour son bien. Quelle est la vertu particulière des malheurs ? Ils obligent l’homme à corriger sa conception de la vie. Par exemple on lui répète sans cesse : “Roule moins vite !”, et il n’en tient pas compte, jusqu’au jour où lui arrive un accident. Alors il apprend douloureusement la leçon.

Les malheurs lui ont donné un cœur-cadeau, un esprit réfléchi, novateur et de haute volée. Chaque génération hérite des aptitudes acquises par la précédente, de sorte que les sujets que comprend aujourd’hui un élève de première année n’étaient accessibles il y a vingt ans que par un élève de cinquième année… et elle ne pourra plus se tenir dans la médiocrité. Notre génération ne supporte plus la foi de peu d’envergure. S’il en est ainsi, la situation est-elle sans espoir ? Non, mais il faut lui frayer un chemin. Tous les plus grands maîtres sonné l’alarme parce qu’on n’étudie pas la émouna avec la même profondeur qu’on étuudie la Guémara, même de grands Talmidé Hakhamim

Un jour, en donnant un cours, je dis que le Hazon Ich était un très grand Rav, mais que dans les sujets de émouna il n’était pas à la même hauteur. On me demanda : “Comment le savez-vous ?” – Je dis : “J’ai étudié ses livres”. On me demanda : “Et qu’avez-vous vu ?” – “J’ai vu dans ses livres qu’il n’a pas étudié le Kouzari, ni le Maharal, ni le Moré Nevoukhim, ni d’autres encore”. On me demanda : “Comment osez-vous dire une chose pareille ? Pourtant vous reconnaissez que c’est un grand Talmid Hakham !” – Je répondis : “C’est vrai, un très grand”. On me demanda : “Alors comment est-ce possible qu’il ne soit pas grand dans les sujets de émouna ?”. Plus tard un harédi me dit : “Vous savez, en ce qui concerne le Steipeler, je suis d’accord qu’il n’était pas grand dans les sujets de émouna”. Je lui demandai : “Comment le savez-vous ?” – Il me dit : “C’est mon Rav”. Je lui dis : “Comment osez-vous dire une chose pareille ? Vous reconnaissez pourtant que c’est un grand Talmid Hakham !” – Il me répondit : “C’est vrai, un très grand”. Je lui dis : “Alors, comment se peut-il qu’il ne soit pas grand dans les sujets de émouna ?” – Il me dit : “Quel rapport ? Simplement je le connais, c’est mon Rav !” – et la conversation s’arrêta là. Ce n’est pas une honte de ne pas tout connaître, mais il faut savoir qu’on ne sait pas.

Son esprit lui a donné des ailes et elle s’élève dans les hauteurs, la génération s’élève, conçoit de grandes idées. Mais là jusqu’à présent on ne lui a pas donné ce qu’elle désire, elle n’a pas atteint la émouna dans sa dimension grande et sublime. Pourquoi ? N’y a-t-il pas de livres pour apprendre cette émouna grande et sublime ? Bien sûr qu’il y en a, mais ils ne sont pas compréhensibles à un homme ordinaire, ni le Moré Nevoukhim, ni les écrits du Ari zal ! Il faut les traduire dans un langage accessible. Le livre Orot du Rav Kook est une telle transcription des écrits du Ari zal, et lui-même a besoin d’explications. Faire passer des contenus sublimes dans une langue sublime, c’est facile ; faire passer des contenu simples dans une langue simple, c’est facile ; ce qui est difficile, c’est de dire des choses sublimes dans une langue simple, compréhensible par un homme simple. C’est par exemple le cas du livre Ketsot Hahochen, qui réussit à expliquer des idées très profondes dans un langage d’une grande limpidité.

Elle s’élève au-dessus de la Jérusalem d’en-bas, la ruinée, la dévastée, l’abaissée jusqu’au fond de la tombe – c’est une métaphore du judaïsme simple, de l’étude routinière de la Thora et de la émouna, qui se trouvent dans un état de délabrement, dépourvu de pouvoir de conviction et d’influence, mais elle ne peut pas entrer dans la Jérusalem d’en-haut, celle des réflexions les plus élevées, puisqu’il n’est pas possible d’atteindre le dernier chapitre de Messilat Yécharim sans le premier chapitre. On ne peut pas comprendre les notions profondes de la émouna sans avoir la crainte de Dieu, sans avoir travaillé ses qualités morales. On peut avoir des éclairs d’intuition, mais rien de plus. Des concepts qu’on n’a pas vécus dans la téalité, on ne peut pas les comprendre. On ne peut pas comprendre ce qu’est le hessed [la bonté] si on n’est pas engagé soi-même dans des actions généreuses.

Le Rambam dit dans Moré Nevoukhim [1, 50] que pour comprendre vraiment une chose, il ne suffit pas de la dire de sa bouche, mais il faut la faire entrer dans son cœur, sinon ce n’est qu’une parole. La notion doit pénétrer à l’intérieur de l’homme, et s’il manque la réalisation pratique la notion ne pénétrera pas mais deviendra une simple connaissance verbale. Un professeur de didactique dit : “Un jour, je dus expliquer un concept profond en classe. J’expliquai abondamment, et je vis que je n’y arrivais pas. J’insistai encore, jusqu’à ce que tout d’un coup, je compris !”– Mais alors qu’avait-il fait avant ? Il avait expliqué la connaissance qu’il en avait par les mots, mais sans l’assentiment du cœur. Pour qu’il y ait assentiment du cœur, il faut être relié à la chose par son cœur et par sa volonté.

…car :

“le Saint-Béni-Soit-Il n’entre pas dans la Jérusalem d’en-haut – expérience de la foi suprême – sans être entré d’abord dans la Jérusalem d’en-bas” – acceptation du joug des mitsvot dans un élan d’adhésion à Dieu [Taanit 5].

“Sanctuaire du Roi, ville royale, relève-toi, sors de tes ruines, tu es restée trop longtemps dans la vallée des pleurs” [Cantique ‘Lekha Dodi]. ‘Les pleurs’, ce sont les situations dégradantes, les fautes, les effondrements. “Réveille-toi, réveille-toi, car ta lumière est venue, lève-toi, ma lumière ! Debout, debout, déclame un poème, la gloire de l’Éternel se révèle sur toi !” [Ibid.].