3. La pensée critique

L’intellect exige de comprendre, et s’il ne comprend pas, nous n’avons aucune motivation pour l’action. Quand j’étais un petit enfant, j’ai entendu un homme crier dans une cabine téléphonique : “Moi, monsieur, je suis cartésien, et je n’accepte donc aucune proposition qui n’a pas été démontrée !”. ‘Cartésien’ veut dire disciple de Descartes, qui était un philosophe rationaliste, le roi des rois des philosophes français. Les Français n’ont pas ‘appris’ Descartes, ils ‘respirent’ Descartes. Puissent tous les gens être comme cela ! Descartes dit :

“ – Je n’accepte rien sans preuve, et je vous prie de tout me démontrer depuis le début. Donc, démontrez-moi que j’existe, il se pourrait que je rêve ? Peut-être est-ce un démon qui me gouverne, et ne fais-je que m’imaginer que j’existe ?”

“ – Tu n’exagères pas ?”

“ – Non, si cela existe, alors cela existe, moi je doute de tout !”.

C’est une sorte de mise en doute systématique et absolu. On pourrait aujourd’hui prendre le cerveau d’un homme et l’incuber dans un liquide nutritif pour le conserver en vie, puis lui brancher des électrodes à des endroits spécifiques et y faire passer du courant, de sorte que le cerveau dans la cuve aurait la sensation de manger, de marcher, ou de frapper quelqu’un. Mais ce cerveau aurait-il pour autant la possibilité de démontrer par une expérience que les choses se produisent réellement, et ne sont pas imaginaires ?…

Évidemment, c’est bien de réfléchir. À la yéchiva aussi on réfléchit. On ne dit jamais à quelqu’un : “Comment osez-vous contredire un Tossefot ? Allons, un peu de savoir-vivre !”. Il est permis de poser des questions, mais préalablement à toute question nous avons la foi que tout est réel. C’est seulement alors que nous pouvons poser des questions et approfondir.

Le livre de l’Ecclésiaste pose des questions très incisives à propos de tous les sujets de la vie. Le Roi Salomon dit : celui qui est mort est misérable, et celui qui est vivant l’est encore plus ; comment parles-tu, comment puis-je ressentir ? Oui mais, il est dit au début du livre : “Quel profit l’homme tire-t-il de tout le mal qu’il se donne sous le soleil ?” [Ecclésiaste 1, 3] Ceci est l’expression de la foi en Dieu et en la Thora, comme Rachi l’explique sur place :

‘Quel profit’ – quelle récompense et quel avantage – ‘sous / à la place du / soleil’ – à la place de la Thora qui est appelée ‘lumière’, comme il est dit : ‘La Thora est lumière’ [Proverbes 6, 23] – [autrement dit :] quel avantage tirera-t-il de tous les efforts qu’il fait quand il devrait s’occuper de Thora ?” [Ecclésiaste 1, 3].

Il est dit aussi à la fin du livre :

“Écoutons la fin de toute chose : crains Dieu et accomplis ses commandements, car c’est là tout l’homme” [Ecclésiaste 12, 13]. 

[Du début à la fin, tout le livre est donc basé sur la foi en Dieu, et à partir de là toutes les questions sont possibles – NdT].

De même dans le Guide des Égarés on pose des questions très agressives sur la foi, mais toutes sont posées depuis la position du croyant. C’est ainsi que le livre commence par soixante-dix chapitres de émouna, et s’achève par dix chapitres de émouna, avec une expression fervente de la foi en Dieu.

Donc, quand nous lançons des objections aux Tossefot nous ne le faisons pas pour déterminer si ce qu’ils disent est vrai, et quand Rabbi Akiba Iguer écrit “qu’il faut grandement approfondir la question” sur les Tossefot cela ne veut pas dire que Tossefot doivent reconsidérer leur position, mais que moi, je dois y réfléchir à plusieurs fois !