9. Le remède n’est pas la peur

Il – leur modèle moral – n’a plus le pouvoir de lui faire peur. Pendant la trop longue période de l’exil, la peur du châtiment effrayait le public communautaire. Cela faisait partie de la malédiction de l’exil : “Le bruit de la feuille qui tombe les poursuivra” [Lévitique 26, 36]. Mais dans les dernières générations, il n’en est pas ainsi. Bien sûr, même de nos jours nous ne dénions pas complètement la crainte du châtiment. Le Zohar qualifie la crainte du châtiment de ‘mauvais fouet’. Le Rav notre maître [Orot Hakodech 4, pp. 417-433] explique que la crainte du châtiment est un ‘mauvais fouet’ seulement quand on l’utilise seule, mais comme complément, quand on s’en sert de temps en temps, ce n’est pas un ‘mauvais fouet’.

Dan ses Lettres [Igrot Haréaya II, lettre 505], le Rav notre maître écrit à propos de la peur du châtiment : “qu’elle est une crainte superficielle, qu’il est interdit aux Talmidé Hakhamim qui étudient les secrets de la Thora et sa compréhension profonde d’en faire un trop grand usage, mais qu’ils ne doivent y recourir que parcimonieusement, pour corriger le corps et ses pulsions grossières, les carences morales et les défauts les plus méprisables – que Dieu nous en préserve. Mais pour l’essentiel le cœur doit être rempli d’amour saint, et de crainte au niveau supérieur, celle du secret des Saints, comme la crainte des anges supérieurs, les maîtres de la force qui accomplissent sa parole”.

Aujourd’hui, la génération dans son ensemble n’a plus peur du châtiment, elle ne craint plus de brûler en enfer. D’ailleurs, elle ne craint pas non plus de brûler dans un tank. Évidemment, à quelqu’un qui n’est sensible qu’à la peur du châtiment, c’est ce langage-là qu’il faut lui parler, car c’est ce qu’il est capable de comprendre. L’Autorité de la Sécurité routière dit : “Ne roule pas trop vite pour ne pas avoir d’accident ! Et si tu roules en excès de vitesse, tu te feras arrêter par un policier !” – ce qui est correct.

…puisque son caractère s’est élevé, et qu’elle ne détermine plus sa conduite sous l’effet d’une peur quelle qu’elle soit, elle n’a pas peur de se poser seule contre tous, elle détermine sa conduite selon ses idées et ses sentiments, et peu lui importe qu’on la calomnie et qu’on la dénigre – réelle – devant l’ennemi – ou imaginaire – peut-être l’ennemi va-t-il arriver, physique – d’être frappée et tuée – ou spirituelle – d’être excommuniée ou envoyée en enfer.

Cette maturation psychologique s’est-elle faite tout-d’un-coup ? Non : les malheurs et les calamités les plus terribles l’ont endurcie et enhardie, au point qu’aucun effroi ni aucune peur ne peuvent plus l’ébranler. Les malheurs et les tribulations trempent le caractère de l’homme, et le rendent résistant aux contraintes de la vie. Dieu n’envoie pas de servitudes à l’homme parce qu’il ne l’aime pas, mais au contraire : “Celui qu’Il aime, l’Éternel le châtie” [Proverbes 3, 12].

Le Rav a écrit tout ceci avant la Shoah, à plus forte raison est-ce vrai après la Shoah. Après la Shoah, des philosophes pleins d’amour pour Israël ont dit que le peuple d’Israël n’avait plus rien à attendre ni à espérer, que ses forces étaient ruinées, que la perspective de la création de l’état s’éloignait de plus en plus ; c’est ce qu’ils pensaient, et ils se trompaient. Les rescapés de la Shoah sortirent des camps d’extermination, il montèrent en Israël dans les navires de l’immigration clandestine, et ils firent la guerre aux Arabes et aux Britanniques. C’est la preuve qu’ils sortirent du malheur renforcés, malgré le caractère épouvantable de l’extermination.

Hitler, maudit soit son nom, posait la question dans son livre Mein Kampf“Quel est le secret de la force de ce peuple, qui est passé à travers tant de malheurs et qui continue de vivre et de se renforcer ?” – Il ne connaissait pas la vraie réponse, mais nous, nous le savons, c’étaient les malheurs eux-mêmes : “Plus on l’opprimait, plus il se multipliait et plus il débordait” [Exode 1, 12] ; “C’est un temps de malheur pour Yaakov, mais il en sortira délivré” [Jérémie 30, 7].

Nous n’avons évidemment aucun goût particulier pour les malheurs, mais quoi qu’il en soit, en surmontant les épreuves nous nous renforçons.