La confiance ou les efforts ?

Tsahal – la prière des soldats.

Rav Chlomo Aviner chélita – ‘Chéïlat Chlomo’ 710, 15 Eloul 5777.


Question :

Nous avons appris les semaines précédentes qu’il y a une vigilance divine sur toute chose grande ou petite. S’il en est ainsi, pourquoi aller chez le médecin ? Si Hachem a décidé que quelqu’un doit vivre, il vivra même sans médecin, et s’Il a décidé qu’il meure, il mourra même avec le médecin !…

Réponse :

C’est sûr qu’il ne faut pas raisonner comme cela. Le Rambam nous dit que si nous nous conduisons de cette manière, nous ne mangerons pas non plus, car si Dieu a décidé que nous devons vivre nous vivrons même sans manger, et s’Il a décidé que nous devons mourir nous mourrons même avec le ventre plein :

“De même que je remercie Hachem, quand je mange, d’avoir mis quelque chose à ma disposition pour apaiser ma faim, me faire vivre et assurer mon existence, de même je Le remercie d’avoir mis a ma disposition un remède qui soigne ma maladie, quand je le prends” [Rambam, Commentaire sur la Michna, Pessahim 4, 10]. 

Autrement dit : un système de causalité fonctionne dans le monde, et il est impossible de s’en cacher. Le Maître du monde n’est pas toujours la cause directe de toute chose, mais il est le plus souvent la Cause des causes, en d’autre termes celui qui dirige les causes. Il est Celui qui “fait revenir le vent et fait tomber la pluie” [Dix-Huit Bénédictions] suivant les lois de la nature. Le mot ‘Élokim’ [‘Dieu’] a la même valeur numérique que ‘téva’ [‘nature’].

Le Rav de Londres, le Sage Rabbi David Nieto, auteur du livre ‘Le Second Kouzari’, dit un jour dans un sermon que Dieu est la nature, et les sages de son époque se fâchèrent avec lui parce qu’on pouvait comprendre cela à la manière de l’hérésie de Spinoza. Mais il expliqua son intention en disant que le Maître du monde était le patron de la nature. La controverse fut portée pour être jugée devant le Hakham Tsvi’, Rabbi Tsvi Askénazi, qui donna raison à Rabbi David Nieto.

Le Ran, Rabbi Nissim de Gerone, explique qu’il est permis de dire : “Ma force et ma puissance m’ont fait réussir” [Deutéronome 8, 17] à la condition que… “Tu te souviendras de Hachem, ton Élokim, que c’est Lui qui te donne la force de réussir” [Ibid. 18, c’est le verset suivant]. Il n’est pas écrit qu’Hachem te donne la réussite et la fortune, mais qu’Il te donne la force de réussir qui est la cause intermédiaire [Drachot Haran, début de la dixième dracha].

Rabbi Isaac Abravanel explique lui aussi, à propos de ce verset :

“Nous ne pouvons pas récuser les causes intermédiaires, car elles représentent la vérité de ce que nous percevons. On doit dire : c’est vrai que ce sont les causes, mais ce ne sont que les causes intermédiaires, et non les causes premières”. 

Le Maître du monde est la Cause première, mais Il agit à travers des causes intermédiaires, telles que la nature et l’intelligence de l’homme. C’est pourquoi le Ramhal explique que l’observation scrupuleuse du commandement : “Vous prendrez le plus grand soin de vos vies” [Deutéronome 4, 15] ne contredit pas la confiance dans la vigilance divine :

“Car le Saint-Béni-soit-Il a doté l’homme d’intelligence et de bon-sens pour qu’il suive le bon chemin et qu’il se garde des choses nocives, qui ont été créées pour punir les méchants [voir aussi : Dérekh Hachem (II) chap. 4, § 8]. Quant à l’attitude de celui qui ne veut pas suivre le chemin de la sagesse et qui s’abandonne aux dangers, ce n’est pas de la confiance en Dieu, mais c’est une profanation, il commet une faute en agissant contre la volonté du Créateur, qui veut que l’homme prenne soin de lui-même. Il s’avère qu’en plus du danger inhérent à la chose à laquelle il s’expose par négligence, il se rend coupable d’une transgression active, et cette faute fera venir sur lui la punition [qui ne lui était pas destinée a priori]” [Messilat Yécharim, vers la fin du neuvième chapitre].

Notre maître le Rav Kook le dit aussi brièvement :

“La ‘confiance en Dieu’ se définit quand nous avons satisfait à l’obligation de faire tous les efforts dont nous sommes capables. Le champ de la confiance en Dieu s’étend dans le domaine qui est hors de notre portée, mais là où il s’avère que nous pouvons agir nous-mêmes, jamais nous ne devons nous reposer sur sa bienveillance, car alors il ne s’agit plus de ‘confiance’, mais d’une profanation et d’une provocation vis-à-vis du Ciel” [‘Ein Aya, Berakhot (II), chap. 9, § 120].

C’est pourquoi celui qui réalise la grande mitsva d’être dans une unité combattante, ou d’habiter dans des régions de notre pays présentant un danger particulier, doit lui aussi employer tous les moyens possibles pour se protéger.

Le Rambam écrit que celui qui construit une maison a l’obligation de faire un parapet ; que l’on prépare une ville de refuge à cause du vengeur de sang [pour en protéger le meurtrier involontaire] ; ou que le peureux et le faible de caractère rentrent à la maison [ils sont dispensés de faire la guerre] ; et dans tous ces cas on ne dit pas qu’on peut s’exposer aux dangers parce qu’Hachem a déjà fixé la durée de la vie de chacun. “La crainte de Dieu prolonge la vie, et les années des méchants seront tronquées [comme ci-dessus, parce que celui qui faute par négligence attire sur lui le châtiment]” [Proverbes 10, 27]. [Lettre du Rambam sur la prédétermination de la durée de la vie, Igrot Harambam, édition du Rav Chilat (I) p. 269] 

Peut-être dira-t-on : le Maître du monde est la Cause des causes, mais après qu’il a confié la direction aux causes intermédiaires, celles-ci se dirigent elles-mêmes et échappent aux directives d’en-haut ! En fait, ce n’est pas ainsi. À chaque instant, le Maître du monde garde le contrôle de toutes les causes, comme l’écrit le Ramhal :

“Il n’y a aucune chose petite ou grande dans le monde matériel qui n’ait sa cause et sa racine nourricière dans les forces primordiales, selon leurs points de vue. Le Saint-Béni-Soit-Il exerce Lui-même son contrôle sur tous ces domaines, comme Il les a créés, c’est-à-dire en premier sur les forces primordiales [‘séparées’, c’est-à-dire se trouvant au niveau spirituel le plus élevé], et sur tous leurs enchaînements [leurs dérivées qui descendent d’échelon en échelon jusqu’au niveau matériel], tel que c’est en vérité. Et Il exerce également son contrôle sur les anges qu’Il a placés au-dessus des créatures de ce monde” [Dérekh Hachem (II), chap. 1, § 2]. 

C’est ainsi que le Maître du monde a mis en place dans le Ciel des Baté-Din qui règlent toutes les questions d’en-bas :

“Et Lui, béni soit son Nom, apparaît dans tous ces tribunaux. Il les influence pour leur donner une connaissance parfaite du sujet en vérité, pour que la question soit jugée selon sa vérité” [Ibid. chap. 6, § 2].

C’est cela le principe : il n’y a pas de hasard dans le monde, comme le dit le Rambam au début des Hilkhot Ta’anit, mais tout vient de Dieu. C’est ce qu’écrit Rabbi Pinhas Éliahou de Vilna [auteur du Séfer Habrit] :

“Tu dois croire, selon l’enseignement juste et la tradition fidèle, que le Saint-Béni-Soit-Il, depuis le trône où Il siège, surveille les moindres détails de la vie de l’homme. Il n’y a pas de chose petite ou grande qui t’arrive en chemin ou en ville, à la maison ou aux champs, qui échappe à la surveillance aussi prodigieuse que discrète de Dieu : Il surveille depuis les fenêtres, Il regarde par les portes et les embrasures des Cieux, toute chose dans ses détails, la petite comme la grande” [Séfer Habrit (II), chapitre 12, § 3]. 

Et notre maître le Rav Kook écrit :

“Malgré la dimension grandiose et illimitée de l’univers dans sa globalité, la providence individuelle n’en est nullement amoindrie. Lui, le Maître du monde, est mon Dieu, Celui qui veille sur moi en particulier, comme s’Il n’avait que moi dans tous ses mondes” [‘Olat Réïya (I) 48-49]. 

[Conclusion : rien n’échappe au Maître du monde, ni la protection dont nous avons besoin pour faire sa volonté quand nous ne pouvons pas nous prémunir nous-mêmes contre le danger, ni la punition que nous recevons quand nous avons négligé de prendre les précautions nécessaires, tout est réglé par Lui dans les moindres détails].