6. L’autoflagellation

Et ce sont ceux qui disent qu’il faut avoir pitié de nous, bien qu’ils ne soient pas antisémites, qui nous ont tellement démoralisés, simplement en disant qu’il faut avoir pitié de nous ; un homme sain n’a pas envie qu’on ait pitié de lui – au point que même nous ne pouvons plus nous regarder qu’avec une sorte de colère, de suspicion et de mépris, comme si nous et nous seuls étions les méchants et les malfaisants, les imbéciles et les arriérés, parmi tous les peuples de la terre ! Hélas, trois fois hélas !

Alors que bien sûr rien de tout cela n’est vrai ! Nous sommes le peuple qui se distingue le plus par sa droiture, sa hauteur d’esprit, son courage, son savoir et sa moralité, autant quand il est livré à ses oppresseurs que lorsqu’il jouit de sa liberté. Comme dit le Rav notre maître :

“La différence entre l’esclave et l’homme libre ne tient pas seulement à la situation, à la conjoncture qui fait que le premier est asservi alors que le second ne l’est pas. On peut trouver un esclave éclairé qui a l’esprit empli de liberté, et à l’inverse un homme libre qui a une mentalité d’esclave. La liberté authentique est cette élévation d’esprit qui hisse l’homme, ainsi que l’ensemble du peuple, jusqu’au niveau de sa valeur intrinsèque, jusqu’à l’empreinte du sceau divin qui est en lui. Quand il l’a atteinte, il peut ressentir que sa vie a un sens, qu’elle est parvenue à sa hauteur !” [‘Olat Réaya, t. II, p. 245].

Aujourd’hui encore nous battons notre coulpe, nous ouvrons une commission d’enquête en toute circonstance alors que nous avons agi avec raison… Les gens demandent : “Que peut-on  faire pour remonter le moral de la nation ?” Sachez que rien n’est plus efficace, pour se remplir de force et de courage, que ce que propose notre maître le Rav Tsvi Yéhouda, à savoir d’en faire des adeptes du Beit Hamidrach ! Les soldats qui vont combattre doivent avoir étudié au Beit Hamidrach pour savoir dans leur combat que la force de la justice est de leur côté. Autrement ils auront peur, car ils se diront : “Peut-être ne sommes-nous pas ce que nous devrions être ?” – Erreur ! Nous sommes le peuple le plus ‘comme il devrait être’ à la surface du globe !

Une telle démoralisation pousse la détresse à son comble : comme s’il ne suffisait pas que notre sang soit répandu et que ceux qui nous aiment nous humilient, faut-il encore que nous nous accusions nous-mêmes en disant que c’est de notre faute ?!

Comment un peuple qui entend à longueur de journée la ritournelle : “à cause de nos multiples fautes…” pourrait-il retrouver son moral et reprendre son courage ? C’est l’idée que développe notre maître le Rav Kook dans l’article ‘La Consolation d’Israël’ :

“Avant le malheur qui nous a brisés [le Rav fait ici allusion à la série de pogroms particulièrement violents et meurtriers qui venaient de se produire en Russie pendant les années 1902-1906], avant d’avoir vu de nos yeux des milliers, des dizaines de milliers de frères de notre chair furieusement massacrés par un ennemi cruel et sans pitié, nous nous étions beaucoup habitués à n’exprimer que des remontrances et des reproches vis-à-vis des fautes de la génération, des doléances et des accusations vis-à-vis de sa malfaisance et de son caractère réfractaire.

“Depuis il y a eu des tsadikim, fondements du monde, qui se sont élevés au point de vue supérieur, pour en venir à reconnaître la nécessité de la piété sainte et suprême de toujours parler pour faire l’éloge d’Israël, d’enseigner leur mérite et de toujours trouver chez eux le bon côté digne d’admiration qui est en eux, et de cette manière aussi de relever leur esprit pour les rapprocher de la sainteté. Mais il y en a peu qui ont puisé la lumière de leur âme à la source de cette bonté suprême !

“C’est pourquoi nous rencontrons sans cesse et en tout lieu les remontrances et les plaintes, cris du cœur des donneurs de leçons, hakhamim et tsadikim. Les meilleurs et les plus distingués parmi eux écrivent ces mots avec leurs larmes, avec le sang de leur cœur, l’âme amère et triste. Ils ne veulent que le bien d’Israël, qu’ils fassent techouva et qu’ils reviennent de leurs fautes, qu’ils s’amendent et qu’ils soient guéris. Ils ont le souci de leur bien dans ce monde-ci et dans le monde à venir. Mais consoler Israël, parler au cœur de Jérusalem qui a déjà reçu de l’Éternel double châtiment pour toutes ses fautes, dire que son péché est d’ores et déjà expié, c’est considéré comme un pas beaucoup trop dangereux, une flagornerie nuisible et source de déchéance pour le monde !

“Mais les jours sont venus où nous sommes justement obligés de nous élever au niveau, où nous pourrons, sans avoir peur du danger, dire la consolation à Israël, leur dire qu’ils ont déjà reçu de l’Éternel le double du châtiment de toutes ses fautes, et que son indignité est expiée” [Maamaré Haréaya, p. 279]. 

“Certes – reconnaît le Rav – les individus ont évidemment besoin d’une guidance morale – il y a des gens qui ont besoin qu’on leur crie dessus pour les faire revenir dans le droit chemin -, et si la possibilité rejoint le besoin, même de réprimandes et de blâmes, même parfois de certaines sanctions et de remontrances sévères, toujours de manière adaptée à la situation. Mais l’esprit de la collectivité a besoin d’être rehaussé et consolé, défendu et crédité de mérite, car il en est digne. ‘Il est temps de lui faire grâce, car le terme est arrivé’ [Psaumes 102, 14]”. [Ibid., p. 285]. 

(…) La yéchiva de Merkaz Harav n’a pas de ‘machguiah [‘surveillant’]. On ne demande pas à l’élève : ‘comment as-tu étudié ?’‘combien as-tu étudié’‘comment es-tu habillé ?’, etc. De telles questions peuvent être utiles pour une minorité d’étudiants, mais si on parlait comme cela aux meilleurs élèves de la yéchiva, dès le lendemain ils prendraient la porte. Cette génération a besoin d’une approche différente, que tous les Talmidé Hakhamim, les éducateurs et les enseignants doivent apprendre.

(…)