4. Le mouvement général de la pensée

Une grande partie de la jeune génération n’éprouve aucun respect pour ce à quoi elle a été habituée. La jeune génération se rebelle contre la Thora, se rebelle contre la famille, se rebelle contre les idéaux et les valeurs fondamentales transmises au fil des générations – contre tout ! Elle égorge les vaches sacrées et démolit les mythes. Non que son âme se soit assombrie, non pas qu’elle soit constituée d’individus sombres et ténébreux, car de telles personnes ne s’enthousiasment guère pour des idéaux, ni qu’elle soit tombée plus bas que le niveau élémentaire de la loi et la justice – ni qu’elle soit descendue en-dessous du niveau spirituel où se tiennent  les devoirs moraux et religieux, et se trouve plus bas que ces fondements conventionnels – dans leur conception la plus banale. Bien sûr, la façon dont la plupart des gens comprennent la loi et la justice de la Thora n’est pas comparable à celle des Grands d’Israël. Mais en tout cas, la génération ne se trouve pas en-dessous de ce niveau des masses – mais au contraire parce qu’elle s’est élevée à un niveau supérieur. Les dernières générations ont eu le sentiment que la Thora et les mitsvot étaient ‘trop petites’ pour elles. La Thora et les mitsvot sont-elles vraiment inadaptées aux gens de cette génération ? Bien sûr que non ! Mais la manière dont ils ont compris les mitsvot ne convenait pas à leur nature. Et le sentiment qu’ils ont éprouvé vis-à-vis de la Thora, ils l’ont éprouvé de même vis-à-vis des valeurs de la famille, de la pudeur [‘tsni’out’], de la pureté, et de la Terre d’Israël. La manière dont ces valeurs étaient pensées ‘dans la conception de masse habituelle’ ne leur était pas adaptée.

Et comment cette génération s’est-elle élevée ? Grâce au ‘mouvement général de la pensée’, selon les mots du Rav notre maître. Autrefois, la masse des gens ne ‘pensait’ pas, elle constituait un corps discipliné. Aujourd’hui, l’ensemble de la population réfléchit de plus en plus, pas seulement les philosophes. C’est une révolution. Autrefois, le public ‘gobait’ tout ce qu’on lui disait, même sans explications. La masse était naïve, elle ne posait pas de questions. On disait à la masse des goyim que le roi était un envoyé du Ciel, et que la moindre des bassesses faites par le roi était une chose divine ! Le roi prélevait de lourds impôts et vivait toute la journée dans les plaisirs – cela venait du Ciel. Les nobles exploitaient le peuple de manière outrancière – cela venait du Ciel, et ne posez pas de questions ! Les prêtres eux aussi consolidaient cette conception, en disant que plus l’homme se mortifie dans ce monde-ci, plus il sera riche dans le monde futur – c’était un enseignement de crainte de Dieu falsifiée parmi d’autres, fruit du désœuvrement et de la vanité. C’est ce qu’on appelait l’alliance du Trône et de l’Autel: l’autel des prêtres donnait au trône sa justification morale, et le trône donnait en retour à l’Église tout le pouvoir sur les âmes. On comprend pourquoi les églises et les prêtres étaient alors extrêmement riches.

Quand le peuple commença de réfléchir, il comprit que le comportement de l’élite qui le dominait n’était pas normal. Les philosophes français brandirent l’étendard de la révolte, jusqu’à ce que finalement le peuple se lève, et que survienne la Révolution Française. Avant la Révolution, les philosophes dirent au roi : “Il faut décider ensemble !” – Le roi répondit : “Mais bien sûr, je suis favorable à la volonté du peuple, il y aura donc aussi des représentants du peuple [qui siégeront à l’Assemblée] à côté des représentants de la noblesse et du clergé”. Mais les conditions étaient telles que la représentation du peuple était neutralisée par le nombre des délégués de la noblesse et du clergé, qui étaient majoritaires. Le peuple protesta : “Ce n’est pas juste !” – et alors commença la Révolution.

C’est ce qu’on appelle le ‘mouvement général de la pensée’. Les gens en Europe commencèrent de comparer leur mode de vie avec ceux des voyageurs venus de Chine ou d’Amérique, qui disaient qu’il était possible de changer la nature du régime. Le monde commença de se développer : on écoutait des opinions différentes, on voyait des gens différents. Ainsi commença le grand remue-ménage dans l’esprit des gens. Les Juifs eux aussi se mirent à réfléchir, et comme ils ne reçurent pas de réponse adaptée à leur niveau, ils rejetèrent tout.

Dans Orot Hakodech [II, p. 538], le Rav notre maître décrit les trois changements essentiels qui transformèrent la pensée, par rapport à l’organisation sociale, à la conception de l’univers et à la théorie de l’évolution /note 66. Ce ne fut pas qu’un changement dans la réflexion des individus, mais une mutation de la pensée collective.

Ainsi, s’agissant de l’organisation sociale, les gens savent qu’en d’autres lieux on pense autrement qu’eux et que ceux qui ne pensent pas comme eux ne sont pas forcément des égarés ou des imbéciles ! Quand ce changement eut lieu, l’homme se sentit perdu, ne sachant plus distinguer le vrai du faux, il fit l’effet d’un ‘bélier’ qui frappe les murailles et les démolit. Le Rav notre maître dit là-bas : “Il était maintenant permis de publier de telles opinions, et leur diffusion provoqua l’effondrement des idées toutes faites”. Un philosophe peut rester enfermé dans sa pièce sans avoir aucune influence sur la collectivité, et c’est ce qui s’est passé pendant des centaines et des milliers d’années. Mais depuis quelque trois cents ans, le monde occidental a commencé de réfléchir, et les idées de se répandre dans la population, au lieu de rester le privilège de quelques individus.

Depuis quelques siècles, l’homme occidental a commencé de penser selon la méthode scientifique, fondée sur la critique. La démarche scientifique s’appuie toujours sur une théorie impliquant des prédictions, qui doivent être soumises à des vérifications au moyen d’expériences décisives. Quand Einstein prétendit : “ma théorie de la relativité est vraie”, on réalisa des expériences, et on trouva qu’en effet elle était vraie, parce que ses prédictions étaient justes. C’est à partir de là que la pensée de l’homme occidental se mit à changer, et de ce fait celle du Juif également. Il y a certes des manques dans la pensée scientifique, mais pour le moment ce n’est pas notre propos.

Des notions qui sont évidentes aujourd’hui ne l’ont pas toujours été. La science était autrefois une ‘salade’ de philosophie, de superstitions et de points de vue variés sur le monde. Quelqu’un disait : “L’insecte a huit pattes”. “- D’où le savez-vous ?”, “- C’est écrit en toutes lettres dans Aristote”. Arrivait un homme qui apportait un insecte et qui montrait qu’il avait six pattes… “- Et alors ?! Aristote se serait-il trompé ? À Dieu ne plaise ! Aurais-tu perdu ta confiance dans les Sages ?”… Ce n’était pas de la science ! De nos jours, même un footballeur de quartier pose des questions profondes. Certes, il n’utilise pas de vocabulaire savant, mais il pose lui aussi de vraies questions, il n’hésite pas à demander des comptes à tout le trésor de la sagesse d’Israël. Et bien entendu il n’accepte rien comme allant de soi, sous prétexte que des rabbins à grandes barbes l’ont dit !

Dans le peuple d’Israël, tout le monde n’est pas hassid d’Admorim [rempli de vénération et d’obéissance vis-à-vis d’un maître]. Et d’ailleurs, même les hassidim veillent de près à ce que les Admorim ne dévient pas d’un iota des règles de bonne conduite. Ils ne ‘gobent’ pas n’importe quoi, malgré toute la confiance qu’ils ont dans leurs Sages, et ils font même des comparaisons avec la conduite d’autres Admorim. Mais dans le peuple d’Israël, tout comme l’officier court le premier au combat, quand un Admor enseigne l’obligation d’étudier la Thora, on peut constater son assiduité exemplaire dans l’étude de la Thora. Quand il parle de la nécessité de vivre dans la discrétion, la modestie et les qualités morales, il en donne aussi visiblement l’exemple.