4.2. Universalité et nationalisme


Avraham notre père est le “père de nombreux peuples” [Genèse 17, 5], il a une responsabilité vis-à-vis de l’humanité entière. Cette responsabilité est mise en relief dans les faits par dans l’épisode de Sodome : Dieu lui fait savoir que son intention est de détruire Sodome. Avraham a le sentiment que ceci le concerne car il est le ‘père de nombreux peuples’, et il se lève donc pour les défendre les habitants de la ville. Cette responsabilité universelle se révèle en lui parce qu’il est la racine du peuple d’Israël. C’est-à-dire que la responsabilité vis-à-vis des nations de les guider, de leur amener la Délivrance, de les sauver de leurs calamités spirituelles et matérielles, lui vient du fait qu’il est le père de la nation d’Israël, et c’est seulement pour cette raison que toutes les familles de la terre se bénissent par lui.

Il y a des penseurs juifs qui ont prétendu que notre vocation est d’être une ‘lumière pour les nations’, seulement quand cette vocation se réalisait à travers notre dispersion parmi les peuples, parce qu’en habitant parmi eux nous pouvions les influencer et répandre chez eux la morale de la Bible. Ils s’appuient sur le verset du prophète Isaïe :

Je t’établis comme peuple-alliance, comme lumière des nations.  [Isaïe 42, 6]

Mais c’est une erreur, telle n’est pas l’intention du prophète. Nous ne serons pas une ‘lumière pour les nations’ par les actions des Juifs dispersés à Presbourg, Johannesbourg ou Williamsbourg. Non ! Nous sommes une lumière pour les nations en tant que peuple. Il est évident que lorsque nous étions dispersés en exil, malgré nous et non pour notre bien, nous avons fait ce que nous avons pu, et que notre influence a été sensible dans tous les lieux où nous avons séjourné. Mais ce n’est pas cela le but. Notre but est d’éclairer les nations en tant que peuple sur sa terre.

Question :

Si Avraham est le père de toute l’humanité, est-ce que toute les peuples doivent devenir juifs ?

Réponse : 

Rachi fait brièvement allusion à ce problème [Rachi / Genèse : 17, 5]. Le nom d’Avraham est un notarikon, une combinaison de mots. Au début son nom était ‘Av-ram’, qui signifie ‘père d’Aram’ [‘Av Aram’], c’est-à-dire qu’il était le père de son peuple qui s’appelait Aram. Il était alors ‘national’. Par la suite son nom est devenu ‘Avraham’, qui signifie ‘père de nombreux peuples’ [Av hamon goyim’]. Il était alors universel. Cependant, le début de son nom précédent [Avra-’] est resté dans son nouveau nom. Autrement dit, bien qu’il soit un père pour les nations il reste le père de son peuple. Avraham est à  la fois universel et spécifique.

Nous sommes comme Avraham, nous sommes à la fois nationaux et universels, et ce n’est pas incompatible [voir ‘Lénétivot Israël’ I, p.16], comme le montrent l’expression du Kouzari : “cœur dans les nations” [2, 36], ou celle du Zohar : “cerveau des nations” [Michpatim 108 ; voir Orot Israël 1, 1]. Lorsque nous disons “cœur” ou “cerveau”, il est clair pour tout le monde que nous parlons d’une vie de qualité différente de celle du pied ou de l’oreille : ce sont les centres de la vie, qui définissent le monde intérieur de l’homme. Quand on dit que le peuple d’Israël est le “cœur” des nations, cela implique qu’il est à un niveau différent. Mais il est cœur des peuples, ce n’est pas un cœur arraché du corps, mais un cœur vivant, un centre qui fait vivre tout le reste.

Nous sommes liés aux nations, nous avons une responsabilité vis-à-vis d’elles, et en même temps nous sommes distincts, à part et ensemble à la fois. Nous avons des intérêts communs, nous avons intérêt à la réussite de toute l’humanité et nous voulons aider à cela. Nous et l’humanité, ce n’est pas la même chose. D’un côté, nous sommes tous inclus dans l’homme créé à l’image de Dieu, et d’un autre côté nous sommes au-dessus d’eux. Nous avons des caractères spécifiques :

Ce peuple vit en solitaire, il ne se confond pas avec les nations.  [Nombres 23, 9]

On trouve un exemple des points communs et des points de divergence entre nous et les nations dans les différents domaines de la pensée.

1/ Il y a des idées que nous partageons avec les autres nations. Peu importe qui les a formulées, que ce soit Aristote ou le Rambam. Ce sont des idées générales qui dépassent les frontières des peuples.

2/ La deuxième catégorie comporte des idées dont le contenu est commun à toute l’humanité, mais le contenu n’est pas tout. Non moins importants sont la forme et le style dans lesquels elle sont exprimées. Cette sorte d’idées nécessitent une élaboration et une adaptation au style particulier d’Israël avant que nous puissions les introduire dans notre monde, contrairement à la première catégorie qu’on peut adopter sans changement.

3/ Et il y a une troisième catégorie d’idées qui nous sont spécifiques, et par rapport auxquelles nous sommes “un peuple solitaire qui ne se confond pas avec les nations”. Nous n’avons ni contact ni rapport avec les goyim dans ces domaines de la pensée, et ce qu’ils disent sur ces sujets ne doit pas nous toucher [voir Ikvé Hatson, Maamar Hamahchavot].

Il en est ainsi pour les idées comme pour tout notre monde. Avraham notre père et nous, c’est une seule identité. De même qu’il est le “père de nombreux peuples” – lié aux autres peuples et se souciant d’eux, en même temps une “grande nation” affirmant sa spécificité, et en tant que tel facteur de bénédiction pour toutes les familles de la terre, nous aussi, le peuple d’Israël, nous affirmons notre nationalité, et c’est en tant que nation que nous sommes universels et porteurs de bénédiction pour le monde entier.


(Retour à la liste des paragraphes)