2. D’une famille à un peuple

Depuis les fils d’Israël, arrivés en Égypte au nombre de soixante-dix, va se développer et se consolider une nouvelle réalité :

Et les Fils d’Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent et montèrent en puissance à l’extrême, et ils emplirent le pays.

Exode 1, 7.

Les individus disparaissent, la famille disparaît, et à leur place se développe une large foule, indistincte au début, qui va se préciser jusqu’à parvenir à sa forme achevée et organique :

Voici le peuple des Fils d’Israël…

Ibid. 9.

Question :

À quel stade les fils d’Israël deviennent-ils un peuple en partant d’une famille de 70 personnes ? À partir de quel nombre est-on un peuple ?

Réponse :

Être une nation se traduit aussi en termes numériques. Il y a une valeur particulière au nombre de 600.000 [voir Olat Raïa I, pp.387-388 ; Maharal, Gevourot Hachem, chap. 3]. Nous étions 600.000 à la sortie d’Égypte, nous étions 600.000 à notre entrée en Terre d’Israël, et pour la Délivrance à la fin des temps nous serons 600.000 [Yalkout Chimoni, Osée 2]. Et effectivement nous étions 600.000 en Érets Israël lors de la création de l’État.

Cependant, l’existence de la nation ne se définit pas seulement de manière quantitative. La formation d’un peuple est un processus, qui fait passer d’une foule d’individus à un corps organique, dont les parties sont reliées et agissent en interaction réciproque. Chez Pharaon se crée à un certain stade l’impression que devant lui se trouve un peuple uni par une essence unique.

À l’intérieur de cette entité nationale, il y a aussi des individus importants qui sont appelés par leurs noms, mais maintenant ils ne sont pas là chacun pour soi, mais en tant que partie du peuple et pour le peuple. Et c’est ainsi qu’ils sont estimés, non seulement pour leur valeur personnelle, mais principalement pour leur valeur en tant que peuple.

Dieu dit à Moché :

❝Je suis apparu à Avraham, à Itzhak et à Yaakov en ❛Dieu tout-puissant❜, et mon nom ❛Éternel❜ était inconnu d’eux❞.

Exode 6, 3.

Les Patriarches, malgré toute leur grandeur, n’ont pas eu le mérite de recevoir la révélation divine par le Nom ineffable. Mais maintenant :

❝Dis aux Fils d’Israël : Je suis l’Éternel❞.

Ibid. 6.

Le peuple d’Israël a ce mérite en tant que peuple. Ce n’est pas dû à la grandeur personnelle de Moché notre maître. Au contraire, de ce point de vue il y a lieu de regretter les Patriarches, qui sont partis et ne sont plus. Lorsque les persécutions s’aggravent en Égypte, et que la délivrance se fait attendre, Moché revient et il se plaint à Dieu :

Pourquoi as-Tu fais du mal à ce peuple ? Pourquoi m’as-tu envoyé ?

Ibid. 22.

Le Saint-Béni-Soit-Il lui dit : ❝Hélas pour ceux qui sont disparus et qu’on n’oublie pas❞ [Midrach cité par Rachi sur Exode 6, 9]. De nombreuses fois Je suis apparu à Avraham, à Itzhak et à Yaakov comme ❛Dieu tout-puissant❜, et je ne leur ai pas révélé mon nom ❛Éternel❜ comme je te l’ai révélé. Et malgré cela ils n’ont pas murmuré contre Moi. J’ai dit à Avraham : ❝Lève-toi et parcours ce pays en long et en large car Je te le donnerai❞ ; il voulut enterrer Sarah et ne trouva pas [d’emplacement] jusqu’à ce qu’il achète avec de l’argent, et il ne murmura pas contre Moi. Et toi, au début de ta mission tu M’as demandé : ❝Quel est ton Nom ?❞ ; et tu as fini par dire : ❝Et depuis que je suis venu chez Pharaon pour parler en ton nom il a fait du mal à ce peuple, et Tu n’as pas sauvé ton peuple❞ [Exode 6, 23].

Midrach Chemot Rabba 6, 4.

S’il en est ainsi, ce n’est pas la valeur personnelle de Moché notre maître qui est déterminante [de la révélation], mais la valeur du peuple. C’est pourquoi Moché peut essayer de de dérober à sa mission :

Envoie je Te prie par la main [de qui] tu enverras.

Exode 4, 13.

La délivrance d’Israël doit nécessairement se produire, que ce soit par sa main ou par la main de quelqu’un d’autre. Elle ne dépend pas de Moché, qui n’est que l’envoyé, et il est théoriquement possible que ce soit quelqu’un d’autre. Ainsi on comprend maintenant ce que dit le Saint-Béni-Soit-Il à Moché après qu’Israël a commis la faute du Veau d’or :

❝Va, descends, car ton peuple s’est dépravé❞ [Exode 32, 7]- Descends de ta grandeur. Je ne t’ai jamais donné de grandeur que pour Israël. Maintenant qu’Israël a fauté, qu’ai-Je à faire de toi ?

Berakhot 32a.

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